L’avenir selon Sri Aurobindo

Sri Aurobindo pressentait une mutation de l’espèce humaine dans un monde radicalement nouveau. La clé de cette mutation se trouvait dans le corps humain, si imparfait face à la maladie, au vieillissement et à la mort. « Cette imperfection même, assure Sri Aurobindo, recèle l’élan vers une perfection plus haute et plus complète. Elle contient l’ultime fini, qui pourtant aspire au Suprême Infini. Dieu est enfermé dans la boue… mais le fait même de cet emprisonnement impose la nécessité de faire un trou dans la prison. »

Un être gnostique

Par opposition à notre être mental actuel, caractérisé par l’Ignorance et par l’Inconscience, notre être supramental à venir sera un être gnostique, c’est-à-dire un Connaissant. Le saut évolutif permettant de passer d’un stade à l’autre sera le résultat de deux mouvements : celui du Pouvoir caché involué dans l’Inconscience, et celui de ce même Pouvoir déjà réalisé dans le domaine supérieur. Pour les lecteurs éduqués dans le christianisme, l’image des « langues de feu » se posant sur la tête des apôtres le jour de la Pentecôte symbolise ce Pouvoir venu d’en-haut.

Dans La Vie divine, Sri Aurobindo précise d’abord qu’il n’y aura pas qu’un seul type d’homme, au contraire, « il y aurait une infinie diversité dans la manifestation de la conscience gnostique, et cependant cette conscience garderait une base et une constitution uniques. » En effet, tous les êtres gnostiques seront animés par une conscience supramentale, une conscience qui unifie et harmonise tout en acceptant les contradictions et les discordes, car elle sait que les voies divergentes finissent par ramener à l’unité. Pour reprendre une illustration dans la vie religieuse, pensons que le mouvement œcuménique vise à atteindre la Divinité par des doctrines aussi différentes que celles du protestantisme, de l’église orthodoxe et de l’église catholique romaine.

Comme Helena Blavatsky qui prédit la venue d’une Sixième Race-Racine, Sri Aurobindo ne craint pas d’évoquer l’émergence d’une « race supramentale », dont la deuxième caractéristique serait la cohérence : « L’individu gnostique sera le couronnement de l’homme spirituel ; son mode d’être, de penser, de vivre, d’agir, sera tout entier gouverné par le pouvoir d’une vaste spiritualité universelle. » Autant dire qu’il n’y aura plus de contradictions entre le corps physique, le corps émotionnel, le corps mental et le corps psychique, contradictions qui sont souvent, dans la vie actuelle, sources de grandes souffrances. Plus de contradictions non plus entre l’individu et la totalité de la Nature, mais bien une harmonie fondamentale. L’être gnostique ayant dominé sa personnalité, il ne  cherchera plus ni à dominer le monde, ni à s’y soumettre : « Il connaîtra les forces cosmiques, leur mouvement et leur signification comme une partie de lui-même. »

Ne perdons pas de vue que l’évolution décrite par Sri Aurobindo est une évolution de l’intelligence humaine, et qui dit intelligence dit relation, accord, capacité de voir les liens entre les choses. La conscience supramentale possédera cette vérité des relations, elle aura le pouvoir d’agir sur l’Ignorance qui a régi notre monde jusqu’à présent. Elle sera fécondée par l’intelligence émotionnelle, qui selon Daniel Goleman inclut la maîtrise de soi, l’empathie (source de l’altruisme), l’ardeur et la persévérance, ainsi que la faculté de s’inciter soi-même à l’action.

Des caractéristiques précédentes – diversité, cohérence, harmonie, intelligence supérieure – résultera une joie d’être, une joie cosmique sans commune mesure avec ce que nous appelons le bonheur, et cette joie sera communicative. L’action désintéressée est en effet une autre caractéristique de l’être gnostique : sans chercher à récolter les fruits de son travail, il trouvera sa joie dans le travail lui-même.

Une société gnostique

Le dernier chapitre de La Vie divine ébauche la description d’une société gnostique et des moyens de la construire. Dans la vie actuelle, l’homme semble être le produit du monde : tout ce que nous respirons, mangeons, buvons, construit notre corps physique ; tout ce que nous apprenons, lisons, discutons, transmettons, construit notre corps mental et sentimental. Mais dans une société spirituelle, c’est l’être humain qui se crée et qui crée son environnement, « pour en faire quelque chose de nouveau, d’harmonieux, de parfait ». La vie intérieure prend alors une importance primordiale. Elle initie un processus de transformation visant à rendre plus parfaits ces instruments que sont nos pensées, nos sentiments et nos actions. L’éducation, l’observance des lois de la société ne suffisent pas à opérer cette transformation : la croissance ne peut venir du dehors, elle doit venir de l’être intérieur. La première étape consiste à devenir pleinement conscient de soi-même, conscient de sa force et de son pouvoir, conscient de la joie d’être. Or la plénitude de l’être est éternité ; il s’agit donc de faire éclater le cadre physique et temporel dans lequel s’exerce notre perception, de transcender la conscience du corps et de dépasser l’inévitable transition de la mort. La plénitude de l’être est aussi universalité ; il s’agit alors de dépasser les limites mentales individuelles et d’entrer dans le mental universel. Le « Connais-toi toi-même » de Socrate ne peut se réaliser que dans le silence intérieur. Or notre être mental déteste le silence, qu’il assimile au vide, à l’extinction ou à la non-existence. Mais ce passage par le silence est nécessaire pour que l’esprit se vide de son contenu bourbeux et s’ouvre à une existence supérieure. « C’est une plongée dans l’indicible supraconscience de l’Absolu ».

On a du mal à l’imaginer : la vie sociale des êtres gnostiques sera fondée non sur les sentiments superficiels d’amour et de sympathie que nous éprouvons à présent, mais sur la conscience d’une profonde unité, sur la connaissance intime du moi d’autrui. Il n’y aura pas d’ego séparateur prenant des initiatives malheureuses, chacun agira « pour le Divin en autrui et le Divin en tout ».

La Vie divine signifie l’accomplissement de la perfection individuelle et la plénitude intérieure de l’être. Construire une société gnostique exige l’apparition d’individus évolués agissant sur la masse non évoluée, mais aussi d’un grand nombre d’individus gnostiques formant une nouvelle vie commune. Sri Aurobindo prévoit plusieurs communautés gnostiques, chacune incarnant une façon d’être de l’esprit, mais il n’y aura aucune discorde entre ces diverses communautés. A l’intérieur de chaque communauté seront réunis différents stades de l’être gnostique en évolution et tous ces concitoyens vivront en bonne intelligence.

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