Qu’est-ce que l’intuition ?
A mi-chemin de notre évolution, sur quels outils de la Conscience pouvons-nous compter ? Sur le Mental (Manas), à la fois concret et abstrait, à la fois émotionnel et rationnel, mais aussi sur l’Intuition (Buddhi), qui constitue le pont entre le Mental et l’Esprit (Atma). Le Maître Djwal Khool explique :
L’intuition n’est en réalité que la perception par le mental de certains facteurs dans la création, de lois de la manifestation ou de quelque aspect de la vérité connu de l’âme, émanant du monde des idées et étant de la nature des énergies génératrices de tout ce qui est connu et vu.
De cette définition un peu longue, Alice retirait deux idées : d’abord, l’intuition émane du corps mental ; ensuite, elle permet d’accéder à des vérités impossibles à découvrir par le seul mental analytique.
De leur côté, les Théosophes ont évidemment cherché à définir et à développer cette faculté. Parmi eux, l’Irlandais Charles Johnston (1867-1931), naturaliste et spécialiste du sanskrit, devenu par mariage neveu d’Helena Blavatsky, écrit dans son commentaire des Yoga Sutras de Patanjali :
Ce pouvoir divinisant de l’intuition est le pouvoir qui gît au-dessus de ce qu’on nomme le mental rationnel et il lui est sous-jacent : le mental rationnel formule une question et la soumet à l’intuition, laquelle donne une réponse juste, souvent immédiatement déformée par le mental rationnel, mais cependant contenant toujours un fond de vérité. C’est par ce processus, au moyen duquel le mental rationnel apporte à l’intuition des questions à résoudre, que s’obtiennent les vérités de la science, les éclairs de la découverte et du génie. Mais le travail de ce pouvoir supérieur n’est pas nécessairement subordonné à ce qu’on nomme le mental rationnel ; il peut actionner directement, en tant qu’illumination totale, « la vision et la faculté divines ».
Alice retenait que l’intuition se situe « au-dessus du mental » mais aussi en-dessous, comme si elle était à la fois le passé évolutif du mental et son avenir, la force qui pousse en avant et la lumière qui tire vers le haut. Elle réalisait aussi qu’une étroite collaboration peut souder le mental et l’intuition.
Bien des scientifiques, comme Archimède, Léonard de Vinci, Newton, Mendeleïev, Einstein, Arthur Koestler, Poincaré, etc., ont confirmé le pouvoir de l’intuition. Chez les mystiques, l’illumination totale est appelée samadhi, l’éveil. Mais cette intuition qui apparaît dans nos vies sous forme d’étincelles de connaissance doit progressivement devenir un état stable et permanent. Selon Patanjali, la pratique de la méditation concentrée sur « la lumière dans la tête » doit maintenir les éclairs d’intuition pendant des laps de temps de plus en plus longs, jusqu’à devenir un flux continu.
Nous comprenons assez bien ce qu’est le mental, qui distingue, analyse, induit, déduit, établit des correspondances… Mais comment l’intuition le dépasse-t-elle ? Comment la reconnaît-on ? Etymologiquement, l’intuition est le regard « à l’intérieur », la perception immédiate de la vérité que nous portons en nous. A la suite de Sri Aurobindo, son disciple Satprem tente de la définir :
La connaissance est un éclair jailli du silence, et tout est là, pas plus haut ni plus profond vraiment, mais là, sous nos yeux, attendant seulement que nous soyons un peu clairs – il ne s’agit pas tant de s’élever que de désobstruer. […] Et tout est si rapide, fulgurant – terribles rapidités de la conscience qui s’éclaircit. Un point, un son, une goutte de lumière, et un monde éclatant, gorgé, est là contenu – des milliers d’oiseaux insaisissables dans une seconde d’éclair. L’intuition répète, à notre dimension, le mystère originel d’un grand Regard – un clin d’œil formidable qui a tout vu, tout connu, et qui joue à voir peu à peu, lentement, successivement, temporellement, d’une myriade de points de vue, ce qu’Il avait embrassé seul dans une fraction d’éternité.
Satprem, Sri Aurobindo ou l’aventure de la conscience
Platon parlant de la réminiscence le disait aussi : c’est un souvenir de la Vérité. Ce souvenir, nous le portons en nous, c’est notre part de lumière qui soudainement coïncide avec notre part d’ombre, le mental besogneux qui décortique et ratiocine.
Où situer l’intuition dans l’évolution de la conscience ?
Imaginons la conscience sous la forme d’un arbre qui croît au fil de ses incarnations – car elle a besoin de se heurter à la matière pour grandir. Voici les étapes de son développement :
1°l’instinct, que l’homme partage avec l’animal, et qui assure sa sauvegarde (instinct de conservation et instinct grégaire), la perpétuation de l’espèce (instinct sexuel), l’impulsion vers le progrès (instinct d’auto-affirmation, instinct exploratoire) ;
2°le mental concret, ou capacité de construire des formes-pensées qui permet à l’homme d’agir intelligemment sur son milieu ;
3°le mental abstrait, ou faculté de construire des structures mentales qui serviront de modèles dans la conduite d’une vie indivi-duelle ou d’une vie sociétale ;
4°l’intuition, ou faculté de prendre contact avec le Mental Universel et de comprendre le sens de l’évolution.
Le Scribe Eclairé note que l’instinct est étroitement lié au corps des émotions : l’homme savoure sa sécurité, se sent heureux de retrouver sa famille ou son groupe, ressent du plaisir dans l’acte sexuel, jubile dans la découverte, s’épanouit dans l’affirmation de son individualité. Les émotions, qui s’organisent et se cristallisent en sentiments, vont accompagner toute l’évolution intellectuelle : ce sont elles qui créent la motivation à apprendre et à grandir, ainsi que la satisfaction de résoudre une énigme ; ce sont elles encore qui provoquent une explosion de joie lors de l’Eveil ou samadhi, accomplissement de l’intuition dans l’union avec la Divinité.
Le corps des émotions s’enroule autour du corps mental comme le chèvrefeuille autour de la branche, et tous deux évoluent de concert.
Le pouvoir de l’imagination
L’imagination ou capacité de produire des images mentales, espèce particulière de formes-pensées, joue un rôle certain dans le psychisme des artistes, des scientifiques et… des méditants. Liée aux processus mentaux, l’imagination est le germe de la méditation intuitive et de la visualisation, véritable base de tout travail créateur. Carl-Gustav Jung a utilisé l’imagination active pour donner une forme sensible aux images de l’inconscient, comme dans le rêve nocturne ; il la reconnaît dans les visions des mystiques, de Hildegarde von Bingen par exemple. On dirait que l’imagination jette un pont entre l’inconscient et la conscience, entre le mental et l’intuition. En utilisant la matière mentale (que Patanjali appelle la chitta) pour construire ce que les yeux de chair ne voient pas, elle préfigure la capacité de l’intuition à percevoir la Vérité.
Le chimiste Friedrich August Kekulé identifia en 1865 la structure en anneau du benzène. Il raconte ainsi sa découverte, survenue après plusieurs semaines de recherches : « Je tournai ma chaise vers le feu et tombai dans un demi-sommeil. De nouveau, les atomes s’agitèrent devant mes yeux. […] De longues chaînes, souvent associées de façon plus serrée, étaient toutes en mouvement, s’entrelaçant et se tortillant comme des serpents. Mais attention, qu’était-ce que cela ? Un des serpents avait saisi sa propre queue, et cette forme tournoyait de façon moqueuse devant mes yeux. Je m’éveillai en un éclair ! »: Kekulé avait reconnu l’ouroboros des alchimistes, le serpent qui se mord la queue, symbole bien connu de la prima materia, qui lui dévoila en un éclair la structure cyclique du benzène.
L’imagination créatrice peut être sollicitée pour aider la conscience à escalader les degrés supérieurs du mental. Par exemple, on visualise la première marche en pensant : « Etre un ciel immobile où passent des nuages », puis la deuxième : « Etre un ciel lumineux où vibre ta Splendeur », puis la suivante : « Etre un ciel de cristal où règne ta Conscience ». La difficulté consiste à se maintenir à cette hauteur.
L’intuition des enfants
D’après la psychologue du développement Alison Gopnik, l’adulte a une conscience-projecteur qui lui permet de se focaliser sur un objectif, tandis que l’enfant a une conscience-lanterne expansive, sans préjugés et sans antécédents pour guider ses perceptions. Ainsi, il peut parfois mieux résoudre certains problèmes d’apprentissage que les adultes, parce que son champ perceptif est plus large. C’est le cas des situations où il faut penser en dehors d’un cadre préétabli, où l’expérience entrave plus qu’elle ne favorise l’apprentissage. Le cerveau de l’enfant est extrêmement plastique, doté de connexions neuronales beaucoup plus nombreuses que le cerveau de l’adulte. Dans Le bébé philosophe, Alison Gopnik parle d’une « illumination panoramique intense du quotidien » due à la conscience-lanterne, fréquente chez l’enfant, rare chez l’adulte, sauf chez certains artistes encore capables de s’enchanter d’une fleur qui éclot ou d’un oiseau qui s’envole, et surtout de s’immerger dans la réalité ambiante. Ci-dessous, Robin Carhart-Harris et Alison Gopnik :


A l’âge de deux ans, le langage vient structurer cette perception panoramique du bébé : c’est la naissance du mental analytique, qui met un nom sur chaque chose et établit des correspondances entre les vivants et les objets, et c’est aussi la naissance du Moi, qui prend conscience de son individualité, de ses désirs, de son passé et de son avenir. L’enfant n’est donc plus totalement immergé dans son environnement. Est-ce la fin de l’intuition ? C’est plutôt le début du mental intuitif. Toute l’histoire de la conscience humaine passe par l’enfouissement d’une étincelle divine dans la matière, afin de lui donner l’expérience de la vie terrestre, et finalement de la reconstruire, plus vaste et plus forte. Pour le microcosme comme pour le macrocosme, le développement se fait en spirale, et chaque tour enrichit le précédent. L’adulte doit prendre conscience de son intuition initiale, d’un état de conscience antérieur à la vision dualiste, voilà sans doute ce que Jésus voulait signifier.
Le Scribe Erudit rappelle au Lecteur Désarçonné la perte du Troisième Œil chez les Atlantéens et l’espoir de sa possible résurgence dans une future Sous-Race. Nous avons appris à cette occasion que la glande pinéale située dans le cerveau produit une minuscule quantité de diméthytryptamine – DMT en abrégé – responsable des hallucinations, et qu’on peut augmenter sa concentration par l’apport de substances contenues dans différentes plantes, utilisées lors de cérémonies chamaniques. Les sujets sous DMT testés par le psychiatre Rick Strassman en 1980 faisaient état d’images vivement colorées, de visions de créatures (elfes, anges, démons, dragons, etc.), de rencontres divines ou de visions totalement psychédéliques.
L’expérience psychédélique servira peut-être de tremplin à la recherche sur l’évolution du psychisme. Dans son Voyage aux confins de l’esprit, Michael Pollan raconte l’improbable rencontre de Robin Carhart-Harris, qui étudie l’influence des drogues psychédéliques sur le cerveau, et d’Alison Gopnik, philosophe et psychologue spécialiste du développement, auteur du best-seller Le bébé philosophe, que nous venons de citer.
Grâce aux procédés de l’imagerie médicale, Carhart-Harris a pu montrer que la psilocybine (un hallucinogène) réduisait l’activité cérébrale, surtout dans le réseau du mode par défaut (MPD) : c’est un centre d’activité essentiel au cerveau et qui relie certaines régions du cortex à des structures plus profondes et plus anciennes impliquées dans la mémoire et les émotions ; c’est l’endroit où notre esprit vagabonde, et c’est peut-être là que circule le flux de notre conscience ; c’est le chef d’orchestre du cerveau, le responsable de notre mémoire autobiographique et donc de notre identité. Il semblerait que lorsque l’activité du MPD diminue rapidement, l’ego disparaît provisoirement et que les frontières habituelles entre le moi et le monde, entre le sujet et l’objet, s’effacent. Notre sens de l’individualité et de la dualité pourrait n’être qu’une construction mentale, comme le pensent les bouddhistes. La conscience survit cependant à la disparition du moi. L’expérience mystique n’est peut-être que ce qu’on ressent quand le réseau cérébral du MPD est désactivé. Carhart-Harris pense que les psychédéliques desserrent le lien entre le cerveau et la perception du monde en le rendant plus instable. La confiance du cerveau dans son expérience de la réalité s’effondre et cela permet à davantage d’informations du monde extérieur de passer à travers le filtre. Le cerveau essaye malgré tout de donner du sens à ce qu’il enregistre. Il essaye surtout de réduire l’incertitude et le désordre (l’entropie) favorisés par les psychédé-liques.
L’équipe de Carhart-Harris a montré, sur la base de l’imagerie magnétique de l’encéphale, qu’une fois que le MPD est mis hors service, les connexions se multiplient avec des régions cérébrales éloignées qui ne communiquaient que très peu dans un état de conscience ordinaire. L’entropie cérébrale fournit une diversité de matériaux bruts à partir desquels on peut résoudre des problèmes et se montrer plus créatif.
De son côté, Alison Gopnik observe que la conscience de l’enfant est celle d’un cerveau entropique, un peu comme un cerveau sous LSD. On remarque toujours ce que l’enfant a de moins qu’un adulte au lieu de voir ce qu’il a de plus : cette fameuse conscience-lanterne expansive qui embrasse la totalité de l’environnement. « Chaque nouvelle génération d’enfants construit le genre de cerveau qui réussira le mieux dans le nouveau contexte où elle évolue, déclare la psychologue. C’est grâce à l’enfance que l’espèce injecte de l’entropie dans le système de l’évolution culturelle [peut-être faudrait-il parler plutôt de la Noosphère]. » Mais à l’adolescence, le cerveau canalise son activité et réprime son entropie pour devenir une machine efficace, adaptée à une société rationnelle. Et c’est alors que le MPD prend le dessus, que l’ego gouverne la pensée et le comportement.
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