Le mythe de la Descente aux Enfers – monde souterrain qui n’est pas l’enfer chrétien – existe dans de nombreuses traditions : d’abord dans la tradition chamanique, qui fait du chamane le messager entre deux mondes, celui des morts et celui des vivants ; en Mésopotamie, ce sont la déesse Ishtar et le berger Tammuz qui assurent ce lien ; au Japon, ce sont Izanagi et Izanami ; en Egypte, Isis et Osiris ; chez les Celtes, Connle, disparu sur un bateau de cristal avec une femme invisible ; en Inde, Sâvitrî et Satyavan, mais aussi le sage Nâradâ, avatar de Vishnou, messager et compagnon des dieux, inventeur de la vînâ, le premier instrument à cordes : revenant d’une visite aux Enfers, Nâradâ chante aux dieux les plaisirs qu’on y découvre. Ce portrait nous fait penser à Orphée, le divin musicien, lui aussi descendu aux Enfers à la recherche d’Eurydice.
La pensée européenne a pris naissance dans les mythes grecs et romains, puis a grandi à l’ombre de l’Ancien et du Nouveau Testament. C’est dans ce creuset qu’elle a forgé les concepts de mort et d’immortalité. Or le premier écrivain grec, Homère, nous raconte dans L’Odyssée comment Ulysse descend aux Enfers, c’est-à-dire dans les royaumes d’en bas, le séjour des morts, et ce qu’il y voit :
Après avoir adressé mes vœux et mes prières aux morts, je saisis les victimes, je les égorge dans le fossé ; et soudain un sang noir se répand sur les libations. Les âmes des morts s’échappent aussitôt de l’Erèbe [partie ténébreuse des Enfers] et arrivent en foule. Je vois autour de moi des épouses, des jeunes gens, des vieillards accablés de misères, et des vierges déplorant leur fin prématurée ; je vois encore des guerriers qui furent blessés par des lances d’airain, et d’autres qui portent encore leurs armures ensanglantées et qui moururent au milieu des combats : ces mânes [esprits des morts] voltigent en foule aux bords du fossé et poussent de lamentables cris.

La première âme qu’il rencontre est celle de son compagnon Elpénor, qui lui raconte comment il est mort et lui demande d’accomplir pour lui les rites dus aux défunts. Puis Ulysse rencontre l’âme de sa mère Anticlée et celle du devin aveugle Tirésias, mais elles ne veulent pas lui parler avant d’avoir bu le sang noir s’écoulant des victimes sacrificielles. En effet, le sang symbolise l’immortalité. Tirésias lui prodigue de sages conseils :
Noble Ulysse, tu désires retourner heureusement dans ta patrie ; mais un immortel te rendra ce voyage difficile, et je ne pense pas que tu puisses jamais échapper au redoutable Neptune. […] Pourtant tu arriveras dans Ithaque, après avoir souffert bien des maux, si tu peux réprimer tes désirs et ceux de tes compagnons, lorsque, échappé aux fureurs de la mer et dirigeant ton beau navire vers l’île de Trinacrie, tu trouveras les bœufs et les brebis de l’astre du jour, du Soleil qui voit et connaît toutes choses.
Si personne d’entre vous ne touche à ces troupeaux, vous reviendrez tous dans votre patrie et vous reverrez l’île d’Ithaque ; mais, si vous portez sur ces animaux une main sacrilège, je te prédis la perte de ton navire et la mort de tous tes guerriers. Si tu te sauves, ce ne sera que fort tard et après avoir perdu tes fidèles compagnons.
Ces troupeaux du Soleil ressemblent étrangement aux vaches de l’Aurore, qui symbolisent la Connaissance dans les Vedas ; l’interdiction d’y toucher rappelle celle de Dieu à propos de l’Arbre de la Connaissance dans le jardin d’Eden. Les compagnons d’Ulysse braveront cet interdit et ils en mourront. Mais revenons à Ulysse : on voit que la maîtrise des désirs conditionne la fin du voyage. Tirésias prédit l’avenir qui attend Ulysse. Ce dernier apprend que le corps émotionnel ne peut se comporter dans l’au-delà comme dans le monde des vivants quand il s’approche de l’âme de sa mère :

A ces paroles je veux embrasser l’âme de ma mère chérie ; trois fois je m’élance, poussé par le désir, et trois fois elle s’échappe de mes mains comme une ombre légère ou comme un songe.
Et sa mère lui explique :
Telle est la destinée des humains lorsqu’ils sont morts : les nerfs ne lient plus les chairs et les os, car ils sont détruits par la puissante force des flammes aussitôt que la vie abandonne les os éclatants de blancheur, et l’âme légère s’envole comme un songe.
Ulysse rencontre alors les ombres des filles et des épouses de héros illustres et les interroge l’une après l’autre : Tyro, Antiope, Alcmène, Epicaste, Chloris, Léda (mère de Castor et Pollux), Iphimédie, Phèdre, Ariane, etc., lui racontent leur vie, leurs amours et leur fin tragique. Comme l’âme du défunt dans le Bardo, Ulysse « erre toujours sur les mers et souffre mille douleurs », ce qui ne l’empêche pas de s’entretenir avec plusieurs héros décédés, tels Alcinoüs, Agamemnon, Achille, Minos, Orion, etc.
Mais tout à coup la foule des morts se rassembla en poussant des cris bruyants, la peur s’empara de moi, et je craignis que Proserpine ne m’envoyât la tête de l’horrible Gorgone ! — Soudain je retourne à mon vaisseau, j’ordonne à mes compagnons de s’embarquer et de délier les cordages ; mes guerriers m’obéissent et se placent sur les bancs des rameurs. Bientôt le navire est porté par les flots rapides à travers le fleuve Océan ; il est d’abord poussé par les rames, et ensuite un vent favorable le dirige.
Comme dans le Bardo Thödol, c’est la terreur qui pousse Ulysse vers une issue heureuse, en réalité vers le retour à la vie terrestre. Ce qui est intéressant dans L’Odyssée, c’est que le séjour des vivants et le séjour des morts semblent être en continuité l’un de l’autre, et qu’Ulysse n’ait pas besoin de mourir pour passer de l’un à l’autre. En fait, Ulysse n’est pas mort : il ne constate en lui aucun des symptômes de la mort, son souffle ne s’arrête pas, il n’aperçoit pas « la Claire Lumière Fondamentale », il n’entend pas les plaintes des survivants, il n’est pas poussé à se réincarner. En revanche, Ulysse se trouve confronté aux désirs du corps astral : s’approprier des troupeaux de bœufs et de brebis, embrasser sa mère, revenir à Ithaque, son île natale. Mais il doit y résister en maintenant son esprit dans un état de conscience plus élevé, comme le défunt du Bardo Thödol qu’exhorte son guru : « O Fils noble, ne laisse pas ton esprit se distraire, concentre ton esprit sur ton dieu tutélaire ».
La descente d’Ulysse aux Enfers est plutôt de l’ordre des visions, certains diront des hallucinations, que d’une expérience de mort clinique. Le Scribe Subtil ne manque pas de souligner l’influence de la culture et de la religion dans les visions de nos héros : le défunt du Bardo Thödol reconnaît différentes personnifications de Bouddha, le Seigneur de la Mort, il sent le vent du Karma, tandis qu’Ulysse reconnaît les héros et les dieux de la mythologie grecque. De même, Thérèse d’Avila aperçoit lors d’une de ses visions les démons et les supplices de l’enfer chrétien, et dans une autre la Très Sainte Vierge et Saint Joseph…
Nous disposons aussi du récit d’Er le Pamphylien qui, tenu pour mort sur le champ de bataille, revint à la vie le douzième jour. Er avait vécu une expérience de décorporation qui nous est rapportée par Platon dans La République.
Il existe bien d’autres « Descentes aux Enfers », dont celles d’Enée, guidé par la Sibylle, celle d’Orphée à la recherche d’Eurydice, et celle de Jésus, à peine évoquée dans le Credo des chrétiens, mais brillamment mise en scène dans la bande dessinée de Thierry Robin, à partir de l’évangile de Nicodème (éditions du Soleil, 2025).

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