
Un livre qui fait autorité en la matière parce que probablement le plus ancien, est le Bardo Thödol ou Livre des morts tibétain. Nous devons la première traduction anglaise de 1927 à l’anthropologue américain Walter Evans-Wentz (1878-1965) et au lama tibétain Kazi Dawa Sandup (1868–1923). Walter Evans-Wentz, qui était théosophe, avait déjà beaucoup voyagé, au Mexique, en Europe, au Moyen-Orient, en Egypte, en Inde, lorsqu’il rencontra Kazi Dawa Sandup et lui demanda de lui enseigner le tibétain. A l’époque, le lama était professeur d’anglais dans un collège du Sikkim, province himalayenne au nord de l’Inde ; il avait travaillé avec Alexandra David-Néel et avec l’indianiste John George Woodroffe.
Le Bardo Thödol, « la libération par l’écoute dans les états intermédiaires », est un texte du bouddhisme tibétain qui décrit les états de conscience suivant la mort, jusqu’à la renaissance. Il est lu au mourant par un lama, pendant l’agonie et après la mort, dans le but d’obtenir une meilleure réincarnation, ou peut-être d’échapper à la roue de l’existence karmique ou samsara. L’opinion du lama Kazi Dawa Sandup était que le Bardo Thödol ne pouvait être traduit sans que des commentaires soient donnés sur les parties du texte les plus abstruses et figurées, d’où les soixante-dix-sept pages d’introduction et les nombreuses explications fournies par Evans-Wentz en bas de page.
L’ouvrage, composé par Padmasambhava, le fondateur du bouddhisme tibétain, fut écrit par sa parèdre ou épouse Yeshe Tsogyal au VIIIe siècle. D’après Jacques Bacot, ethnologue spécialiste du Tibet, ce serait l’adaptation tibétaine d’un original indien ou, beaucoup plus vraisemblablement, l’adaptation bouddhique d’une tradition tibétaine antérieure au VIIe siècle, reposant sur un fond d’animisme extrême-oriental. La description, non extérieure, mais interne et vécue de l’agonie est si précise, qu’on pourrait croire cette science eschatologique acquise par des hommes revenus du seuil même de la mort. Walter Evans-Wentz la croit plutôt dictée par de grands maîtres, agonisants attentifs, qui eurent la force d’enseigner à mesure, à leurs disciples, le processus de leur propre fin. Selon le tibétologue Glenn H. Mullin, des expériences de simulation de la mort durant la méditation diurne et durant le sommeil nocturne (le « yoga du rêve ») donneraient la faculté de réussir le yoga pratiqué au moment de la mort. Autrement dit, des yogis qui auraient vécu une simulation de leur propre mort, soit en méditant, soit en rêvant, auraient pu rapporter le processus de la mort décrit dans le Bardo Thödol.
Le voyage dans l’au-delà traverse trois bardos ou états de conscience intermédiaires : le Chikai Bardo, le Bardo de la Dharmata ou expérience de la réalité, le Sidpa Bardo ou Bardo du Devenir.
Tout le long de la récitation, le gourou exhorte l’agonisant au détachement :
« O fils d’une noble lignée, ce qu’on appelle la mort est venu maintenant. Tu quittes ce monde, mais tu n’es pas le seul ; la mort vient pour tous. Ne reste pas attaché à cette vie par sentiment et par faiblesse. » C’est pourquoi on conseille à la famille et aux proches de ne pas pleurer, de ne pas se lamenter, afin de ne pas retenir le défunt sur cette terre.
Essayons de décrire les étapes du passage dans l’autre monde.
Pendant le premier Bardo, qui dure environ trois jours, le mourant voit luire la Claire Lumière – phénomène rapporté également par les sujets qui ont vécu un état de mort imminente. La Claire Lumière, donc, mais une conscience qui n’est pas encore bien nette, car le défunt ne se rend pas compte de son état, et il se demande : « Suis-je mort ou non ? » Il voit ses proches, son entourage, comme il les voyait avant, et il tente de communiquer avec eux (par exemple en provoquant des perturbations dans les appareils électriques, ajoute le Scribe Circonspect). Le gourou lui conseille de ne pas laisser son esprit se distraire, de garder sa conscience bien stable.
Survient alors le deuxième Bardo, appelé le Bardo lumineux de la Dharmata. Le mot sanskrit dharmata signifie la vraie nature de toutes choses, la vérité nue, non conditionnée. Le deuxième Bardo dure 49 jours (nombre symbolique). Au cours des 7 premiers jours, le défunt réalise enfin qu’il est mort, dépouillé de son corps physique, et qu’il se trouve sur le chemin de la renaissance : il est confronté au Bardo de la réalité.
Les jours suivants, il voit apparaître toutes sortes de lumières colorées qui représentent les différents mondes : le monde des dévas (que nous appelons les anges), le monde infernal qui est le monde de la colère, le monde humain, le monde des demi-dieux… A chaque carrefour, le défunt a l’occasion d’atteindre la libération qui lui est offerte, mais aussi la possibilité de rejoindre les autres mondes. Puis il rencontre des déités qui ne sont jamais que des projections de sa propre intelligence. Il aperçoit les esprits avides et les esprits animaux, le Détenteur de la Sagesse, les dieux et déesses des religions antérieures.
Vient alors l’aube des Divinités courroucées, qui ne sont autres que les Divinités paisibles sous un aspect nouveau ; mais s’il ne les reconnaît pas, il passera par des états douloureux. Tous ces sentiments, colère, jalousie, avidité, etc., nous montrent les derniers soubresauts du corps astral ou corps des émotions, dont l’âme va se débarrasser.
A la fin des 49 jours, le défunt entre dans son corps mental et dans le Sidpa Bardo, le Bardo du Devenir. C’est un corps qui peut voler, léviter, traverser les murs, passer d’un continent à un autre, et quelquefois apparaître aux humains sous forme de fantôme.
« Poussé par le vent du Karma », c’est-à-dire par l’énergie qui entraîne chaque âme à se réincarner, le défunt erre dans le Sidpa Bardo pendant une semaine ou plus. Il y rencontre des apparitions terrifiantes, qui ressemblent à celles de l’enfer des chrétiens, mais aussi des amis prêts à le secourir. Alors a lieu le Jugement, comme dans la religion égyptienne et dans la religion chrétienne : on compte les bonnes et les mauvaises actions que le défunt a commises au cours de sa vie terrestre, et qui vont influencer son Karma.
La fin du 3e Bardo débouche sur la renaissance. Si le défunt a réussi à garder une conscience claire, il se réincarne dans la famille et dans les conditions qui lui permettront d’évoluer.

Ce que nous retiendrons du Bardo Thödol, c’est la nécessité de rester conscient pendant tout le parcours et de ne pas succomber au tourbillon des émotions, notamment aux attachements de la vie terrestre : voilà sans doute la meilleure préparation à la mort. Il n’est pas trop tard pour y penser…
Le Scribe Circonspect pense qu’il faut faire abstraction de tout le fatras culturel des déités sanguinaires – comme les chrétiens ont dû rejeter l’imagerie de l’enfer et des diables aux pieds fourchus – pour ne retenir que le parcours possible d’une âme dans l’Au-delà.
Le résumé ci-dessus ne donne qu’une faible idée de la spiritualité qui sous-tend ce texte. Bien sûr, on y voit des invocations, des personnifications du Bouddha, des allusions au saint royaume paradisiaque, etc. Mais le Lecteur Occidental risque d’être dérouté par les divinités courroucées et leur attirail macabre. Or le Bardo Thödol nous offre surtout un panorama des états de conscience qui suivent la séparation de l’âme et du corps, en désignant les obstacles à leur juste perception. Ce sont généralement les illusions liées à notre identification à la personnalité transitoire : corps physique, corps émotionnel, corps mental. Un de ces états de conscience se manifeste peut-être dans nos cauchemars, lesquels puisent leurs images dans l’Inconscient Collectif.
Une autre idée à retirer du Bardo Thödol est la notion du Vide originel, souvent assimilé à la Claire Lumière et considéré comme la seule Réalité, dont la « reconnaissance » ouvre les portes de la Libération ; d’une façon générale, la pleine conscience de ce qui se passe est recommandée au défunt. Enfin, le Bardo Thödol révèle une fine connaissance psychologique de l’humain au seuil de la mort, de sa difficulté à se détacher du monde terrestre, de son épouvante face à ses propres tendances personnifiées. Cette épouvante est censée le remettre sur le juste chemin, soit vers la Libération, soit vers une incarnation adéquate.
Une autre lecture du Bardo Thödol s’inscrit dans le contexte de la tradition tibétaine. D’après le tibétologue Glenn H. Mullin, cette tradition « considère la méditation sur la mort et l’impermanence non seulement comme une technique utile pour maintenir un niveau intense d’attention mentale, mais également comme une méthode permettant d’accéder aux secrets les plus profonds de la vie. Ceci est particulièrement vrai dans l’héritage tantrique bouddhique qui implique la pratique du yoga pour simuler la mort. » En effet, les yogis apprennent à maîtriser les battements de leur cœur, à ralentir leur respiration, à dissocier leur conscience de sa base physique, et finalement à entrer en méditation dans l’état qui suit la mort. Mais bien avant l’introduction du bouddhisme au VIIIe siècle, le Tibet pratiquait la religion bön, qui finit par fusionner avec le bouddhisme dans le courant Nyingmapa. Teinté de chamanisme, le bön comprend des récits et des rituels liés à la mort, aux funérailles, aux offrandes, des règles monastiques, des techniques de méditation et un courant ésotérique. De nos jours, le bön est reconnu comme l’une des cinq religions du Tibet.
La notion de Karma et celle de réincarnation, très présentes dans le texte, proviennent de l’Hindouisme. Le « vent du Karma » exprime bien l’énergie qui pousse chaque âme à choisir les circonstances de la vie suivante. L’idée de jugement des âmes, symbolisée par le comptage des cailloux blancs et des cailloux noirs, existe dans d’autres traditions, notamment l’égyptienne, la chrétienne et la musulmane.
L’ambivalence des divinités rencontrées, les courroucées « n’étant que les divinités paisibles sous un aspect nouveau », et la nécessité de renoncer au couple attraction/répulsion nous font penser à un degré du mental où « l’Un devient Deux », un stade proche de la matérialisation de l’esprit ; les mises en garde du gourou ne sont pas anodines.
La préparation à la mort que suggère le Bardo Thödol peut être comparée à celle des Mystères importés d’Orient dans le monde gréco-romain : les visions terrifiantes ou rassurantes, l’intervention de divinités bienveillantes comme Déméter, les cortèges aux flambeaux symbolisant le maintien de la conscience éveillée, tout le voyage des morts égyptiens, grecs et romains s’apparente de près ou de loin au voyage des morts tibétains.
Pour Glenn H. Mullin, la lecture du Bardo Thödol a été une révélation bouleversante qui a orienté toute sa carrière. Il en fut de même pour son « redécouvreur », Walter Evans-Wentz, qui a pratiqué le yoga et la méditation jusqu’à sa mort en 1965 ; un de ses amis récita le Bardo Thödol lors de ses funérailles et ses cendres furent déposées dans un stupa blanc surplombant l’Himalaya, au nord de l’Inde.
Pour Alice, le Bardo Thödol confirmait clairement l’hypothèse de la vie longue ; il l’encourageait à vivre avec l’idée de la mort et à se préparer mentalement à ce grand passage.
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