Walter Evans-Wentz (1878-1975) est non seulement le co-traducteur du Bardo Thödol, mais aussi un anthropologue et écrivain américain affilié à la Société Théosophique. Diplômé de l’université de Stanford (Californie), il poursuivit ses études sur le folklore et la mythologie à l’université d’Oxford (Angleterre). Inspiré par le poète William Butler Yeats, lui aussi théosophe, Walter passa des années dans les pays celtiques (Irlande, Ecosse, île de Man, Pays de Galles, Cornouailles, Bretagne) afin d’y recueillir les témoignages des anciens qui avaient vu « le petit peuple » des elfes et des gnomes ; il en fit un livre intitulé The fairy-faith in Celtic countries (La foi des fées ou La croyance aux fées dans les pays celtiques), qu’il présenta avec succès aux universités d’Oxford et de Rennes (Bretagne). Il y déclara :

« La plupart des preuves vont dans le même sens et le seul verdict qui semble raisonnable est que la croyance aux fées appartient à une doctrine des âmes, c’est-à-dire que le Pays des Fées est un état ou une condition, un royaume ou un lieu très semblable, sinon identique, à celui dans lequel les hommes civilisés et non civilisés placent les âmes des morts en compagnie d’autres êtres invisibles tels que les dieux, les démons et toutes sortes d’esprits bons et mauvais. Non seulement les voyants celtiques, instruits ou non, conçoivent le Pays des Fées de cette façon, mais ils vont bien plus loin et disent que le Pays des Fées existe en réalité comme un monde invisible dans lequel le monde visible est immergé comme une île dans un océan inexploré, et qu’il est peuplé d’un plus grand nombre d’espèces d’êtres vivants que ce monde, parce qu’il est incomparablement plus vaste et plus varié dans ses possibilités. »
A la lecture des témoignages recueillis auprès de paysans, artisans, matelots, instituteurs, et même pasteurs protestants et prêtres catholiques, Alice se dit que le Pays des Fées, s’il existe, est entaché de superstitions liées aux rencontres de défunts ou fantômes, et aux supputations préscientifiques quant à l’origine des maladies ou des décès. Par exemple, Bridget O’Conner raconte les faits suivants :
« La vieille Peggy Gillin, morte il y a trente ans, qui vivait à un mille de Grange, avait l’habitude de guérir les gens avec une herbe secrète que lui avait montrée son frère, mort d’une attaque de fée. Il fut noyé et emporté par les fées, lors de la grande noyade ici pendant la saison du hareng. Elle tirait elle-même l’herbe et la préparait en y mélangeant de l’eau de source. Peggy pouvait toujours parler avec ses parents et amis décédés, et continuellement avec son frère, et elle disait à tout le monde qu’ils étaient avec les fées. » Les bébés sont souvent les victimes des fées, qui les emportent parfois avec leur mère, ou qui les échangent contre un bébé-fée difforme ou souffreteux (le changeling). Les personnes enlevées par des fées perdent la notion du temps :

« Les gens pouvaient rester vingt ans au pays des fées et cela ne leur semblait pas durer plus d’une nuit. Un marié qui avait été enlevé le jour de son mariage était au pays des fées pendant de nombreuses générations et, en revenant, pensait que c’était le lendemain matin. Il demanda où étaient tous les invités du mariage et ne trouva qu’une vieille femme qui se souvenait du mariage. »
Les fées, les lutins et les elfes, souvent de taille plus petite que les humains, sont appelés « le petit peuple », « les bonnes gens » ou « la noblesse », « les petits gars » sur l’île de Man, « les Tylwyth Tegs » au Pays de Galles : c’est toujours une classe d’êtres respectés, voire craints à cause de leurs pouvoirs :
« On croyait que la petite noblesse vivait sur cette colline (la colline des pierres de Brocket, Cluach-a-brac ), et qu’elle en sortait comme une armée et marchait le long de la route qui menait au rivage. Très peu de personnes pouvaient les voir. On pensait qu’ils ressemblaient à des êtres vivants, mais vêtus différemment. Ils ressemblaient à des soldats, mais on savait qu’ils n’étaient pas des êtres vivants comme nous. »
La plupart du temps, c’est au crépuscule ou au clair de lune que les êtres-fées apparaissent.
Les Irlandais distinguent les fées de l’air, les fées de la forêt, les êtres aquatiques et ceux qui vivent dans les cavernes et les rochers. Ces êtres, identifiés en tant qu’esprits, affectionnent les lieux sacrés des Celtes, comme les cromlechs (menhirs placés en cercle), dolmens, menhirs et tumulus bien préservés. Les fées sont le plus souvent vêtues de robes vertes, mais les lutins portent des habits rouges ou un bonnet rouge. Les êtres supérieurs semblent capables de donner vie à d’autres ; un témoin en a vu qui contiennent en eux des êtres élémentaires, et qui peuvent les exhaler. Ils semblent puiser leur vie dans l’Âme du Monde. Ils ont des corps comme les humains mais peuvent se rendre invisibles. Certains sont plus puissants que d’autres : les villageois les appellent « rois/reines » ou « princes ». Souvent ils font de la musique, une musique si belle que ceux qui l’entendent se mettent à danser.
Parfois, les fées aident les humains dans leur travail, en venant la nuit pour terminer le filage ou les travaux ménagers, pour battre le blé ou ventiler les grains. Elles peuvent transformer l’eau blanche du ruisseau en vin rouge riche et les fils des araignées en un plaid écossais. En général, les fées et les lutins se montrent bienveillants, mais si on se comporte mal à leur égard ils deviennent vindicatifs.
Dans la campagne de Cornouailles, Miss Gay, férue d’histoire locale, explique :
« Les lutins et les fées (appelés piskies) sont de petits êtres à forme humaine qui vivent sur le « plan astral », et qui sont peut-être en voie d’évolution ; et, en tant que tels, je crois que des gens les ont vus. Le « plan astral » ne nous est pas connu actuellement parce que notre faculté psychique de perception s’est estompée par suite de non-utilisation, et cet état a été provoqué par un développement presque exclusif du cerveau physique ; mais il est probable que la faculté psychique se développera à son tour. »
La fée la plus célèbre en Cornouailles est la fée Viviane, dont une ramasseuse de bois mort raconte l’intervention suivante :
« Viviane ! Ah! bénie soit-elle, la bonne Dame ! car elle est aussi bonne que belle… Sans sa protection, mon homme, qui travaille dans les coupes, serait tombé, comme un loup, sous les fusils des gardes. Il voulait fuir : les gardes tirèrent. Une balle l’atteignit à la cuisse : il tomba, et il s’apprêtait à se faire tuer sur place, plutôt que de se rendre, lorsque, entre ses agresseurs et lui, s’interposa subitement une espèce de brouillard très dense qui voila tout, le sol, les arbres, les gardes et le blessé lui-même. Et il entendit une voix sortie du brouillard, une voix légère comme un bruit de feuilles, murmurer à son oreille : Sauve-toi, mon fils : l’esprit de Viviane veillera sur toi jusqu’à ce que tu aies rampé hors de la forêt. »
Chez les Bretons, l’un des peuples celtiques les plus conservateurs, la croyance aux fées est liée à la certitude que les hommes vivent après la mort dans un monde invisible. De même, l’idée que les fées et les lutins incarnent les âmes des défunts est fréquemment exprimée de l’autre côté de la Manche. Les fées bretonnes apparaissent le plus souvent sous les traits de petites vieilles femmes, les Grac’hed Coz, et la fée bretonne Morgane est l’équivalent de la fée Viviane.
Les fées sont cependant moins fréquentes que les Korrigans, lutins de plusieurs espèces : petits hommes vêtus de vert, ils vivent seuls ou en groupe, dans les lacs ou les étangs, et s’amusent à jouer des tours aux voyageurs qui passent à la nuit tombée. Ils peuvent prendre une forme animale (chèvre ou cheval), garder des trésors cachés, provoquer des cauchemars ou aider aux travaux ménagers. Ils dansent en rond sous la lune, près des menhirs et des dolmens. Les trolls et les elfes, eux, appartiennent à la mythologie nordique, mais leur parenté avec les korrigans est assez évidente.
Pour Walter Evans-Wentz, il paraît vraisemblable que les fées soient des corps éthériques empruntés par les âmes des défunts. Dans ce cas, on est en droit de se demander quel est l’intérêt de ces âmes errantes de se mêler des affaires humaines, soit en bien (en faisant le ménage des paysans, par exemple), soit en mal (en enlevant leurs bébés).
Bien d’autres interprétations sont avancées par notre ethnologue, mais Alice ne peut que renvoyer le Lecteur Impatient au 3e tome de son livre Alice ou la vie longue.
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