Journal de rêves : sur un marché persan

Le 1er décembre 2020, je demande à rencontrer une de mes incarnations précédentes. Sur le chemin du subconscient, un gamin muni d’une lanterne me précède ; je vois flotter dans le vent les pans de sa djellabah.

Nous débouchons sur une terre aride, sablonneuse, entourée de montagnes abruptes. L’image d’un puits s’impose à moi. Au pied de ce puits j’aperçois une femme allongée, prostrée, dans un état de total désespoir. Je me penche alors sur la margelle : le puits est à sec, mais au fond gît un jeune homme, ou plutôt son cadavre. Je comprends qu’il s’agit du fils de cette femme, que j’appellerai Saadia.

Pourquoi a-t-on précipité ce garçon dans le puits ? Je le vois circuler furtivement dans une ville aux murs rouges, la nuit. Ce garçon était un délinquant.                                            

Je reviens à la conscience en fredonnant une musique que j’aime beaucoup, mais que je n’identifie pas tout de suite. Finalement, je me rappelle que c’est Sur un marché persan, d’Albert Ketelbey. Est-ce un indice ? La scène se passe-t-elle en Perse plutôt qu’en Arabie ?

Le lendemain, je tente de trouver une réponse à cette question. Mais d’abord, je veux savoir où est le mari de Saadia. On me dit qu’il est mort au combat. Bon. Et finalement, sommes-nous en Perse ou en Arabie ? Certainement pas en Perse, mais l’allusion au marché persan signifie que Saadia allait vendre en Perse les tapis et les vêtements qu’elle tissait elle-même. Je n’en saurai pas plus ce jour-là.

Je pense à ce poème écrit il y a bien longtemps :

Michaël-comme-Dieu me dit que le destin s’échappe

par les fenêtres qui regardent en arrière

Il me fait visiter la ville rouge des sherpas au pied de la montagne

derrière chaque porte se tient une âme

tantôt ensommeillée dans sa robe de lune

tantôt guettant quelque lueur par tous les interstices

tantôt s’inquiétant du voyage une lampe à la main

tantôt espiègle comme un elfe des liserons dans les cheveux

tantôt effarouchée tapie dans un coin de la chambre

chaque âme attend dans sa maison de terre

que le roi la désigne

J’y trouve des allusions directes aux images de cette régression : la ville rouge des sherpas,  une âme ensommeillée dans sa robe de lune, une lampe à la main. La dernière phrase est une métaphore de l’incarnation.

Le 3 décembre en autohypnose,j’éprouve un sentiment de proximité, de chaleur humaine, de sympathie avec cette femme mûre, Saadia. Elle est avant tout une mère : elle m’exprime sa joie quand son fils marchait devant elle comme en dansant, avec les pans de sa djellabah virevoltant autour de lui, et même son petit bonnet rond (kufi) sautant au-dessus de sa tête ; mais quelle douleur aussi de le voir sans vie au fond du puits !

N’avait-elle pas d’autres enfants ? Si, elle avait une fille, que je vois descendre au jardin avec Saadia, sans doute pour cultiver quelques légumes. Mais cette fille s’est mariée, et comme toutes les épouses elle est allée vivre dans la famille de son mari. Et ton propre mari, Saadia ? Elle a à peine eu le temps de le connaître, il était tout le temps parti (je ne sais pas où, mais je me rappelle qu’il est mort au combat). Saadia n’a pas l’air de s’être attachée à lui.

– Mais Saadia, lui dis-je, tu n’étais pas seulement épouse et mère…

– C’est vrai, répond-elle, et en tant que femme je me suis bien défendue. Dans ce pays musulman, j’ai vécu librement, j’ai travaillé, j’ai voyagé avec des hommes…

En effet, Saadia s’est jointe aux caravanes de marchands qui sillonnaient la péninsule arabique et traversaient sans doute la Syrie, l’Iraq et l’Iran à dos de chameau. Elle se mettait sous la protection des vieux pour échapper aux avances des plus jeunes.

Saadia me révèle l’importance des couleurs : la ville rouge, le désert ocre, les tapis qu’elle tisse avec des laines de différentes teintures…

Elle me parle des étapes de sa vie : nomade – sédentaire – nomade. En effet, elle est née sous tente, quasiment entre les pattes d’un chameau ; mariée, elle a habité dans la ville rouge ; veuve et sans enfants, elle a repris la route avec les produits de son artisanat.

Saadia sait que j’ai vécu avec un Arabe, Marwan, dont elle ne se souvient pas dans sa propre vie. Elle me dit de ne pas lui en vouloir s’il s’est montré cruel, elle explique la cruauté des Arabes par le fait qu’ils ont toujours dû affronter un milieu hostile. Par contre, elle a pu compter sur la générosité d’autres femmes qui l’ont aidée à survivre.

Je lui demande si elle croit en l’islam. Elle me répond qu’elle a toujours suivi les rites musulmans, mais sans y croire vraiment ; elle ne voulait pas se montrer différente de sa communauté. Elle me conseille cependant de revoir le tableau Modernité/Tradition pour que je comprenne combien la tradition peut être étouffante.

Nous sympathisons en évoquant l’enfant mort : probablement l’ancienne incarnation de mon petit Dimitri, mort lui aussi de faim et de soif lorsqu’il s’est séparé du placenta. J’ai perdu les eaux sur le seuil de la maison, et comme le fils de Saadia, le bébé s’est trouvé dans un puits sec… Notre conscience commune est convaincue que cet enfant a eu peur de se réincarner, qu’il n’a pas eu le courage d’affronter une nouvelle vie (avec la même âme maternelle !)

Le 4 décembre, je reviens à mon poème, toujours éclairant :

Tant qu’il y aura des arbres Michaël

nous reviendrons sur cette terre

à l’entrée de la ville nous creuserons des puits

nous sèmerons du blé nous planterons des vignes

nous chanterons après la peine pour le plaisir du roi

et quand viendra le temps d’aimer nous prêterons

nos corps d’argile rouge

aux âmes vigilantes.

Le tableau Modernité/Tradition me rappelle que la tradition accorde la primauté au groupe alors que c’est la primauté de l’individu qui caractérise la modernité ; que l’homme traditionnel voit sa destinée et sa fonction fixées d’avance par les valeurs collectives du groupe ; qu’il est reconnu par sa place dans le groupe, en fonction de son statut qui codifie sa conduite, alors que l’homme moderne est reconnu par ses actes, attitudes et valeurs personnelles, et qu’il doit se séparer de la famille à l’âge adulte ; et comme me l’a rappelé Saadia, la société traditionnelle, contrairement à la société moderne, n’aborde pas directement les problèmes, elle ne les verbalise pas, afin de ne pas « perdre la face ».

J’en conclus que Saadia est une femme forte et courageuse, qui a su braver les interdits de la tradition pour se réaliser en tant qu’individu.

Pourquoi ce souvenir lointain dans le chapitre sur la vie ? demande le Lecteur Perplexe. Parce que le « marché persan » contient à la fois des images de vie et des images de mort, images qui se concrétisent dans toute incarnation. En outre, ces morts sont nos enfants, à Saadia et à moi, nos enfants qui ont déposé les armes face à un problème insoluble pour eux. Et nous, les mères, restons désolées et impuissantes face à ce drame : c’est un problème qui se pose à nous d’âge en âge.

La similitude des situations, la musique et la poésie, illustrent bien le mouvement de cette évolution en spirale qui nous emporte dans la nuit des temps. On dirait que l’histoire de Saadia et l’histoire d’Alice se superposent… comme les moments du temps vus par David Bohm dans sa théorie holographique : tout est enregistré dans ce que Bohm appelle « le monde implié », et en principe chaque moment enregistré peut être restitué dans le présent.

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