Alice peinait à imaginer la stupeur des premiers humains qui se découvrirent mortels : se virent-ils vieillir et succomber à la maladie ? Ou est-ce à l’occasion d’une éruption volcanique que la plupart d’entre eux périrent dans le feu ? Ou encore assistèrent-ils, horrifiés, à la mort de leurs proches emportés par une tornade ou submergés par une vague gigantesque ? Quelles que furent les circonstances, ils attendirent sans doute que leurs compagnons se relèvent et reprennent le cours de leur vie. Comme rien d’autre ne survenait qu’un silence effroyable, ils durent se rendre à l’évidence : les corps denses qu’ils avaient habités si longtemps (car leur longévité était bien plus importante que la nôtre) soudain leur faisaient défaut et disparaissaient. De cette perte originelle provient sans doute la peur de la mort qui nous sidère depuis des millénaires.
A partir d’une question sans rapport avec ce thème, Alice rencontra sous autohypnose un personnage du XVe siècle continuellement épouvanté par la perspective de sa mort.
Le 14 décembre 2020, Alice demande : qui se posa les questions qui éveillent la conscience ?
Je vois d’abord apparaître une grand-place couverte de gros pavés ronds et encadrée de belles constructions datant du Moyen Age : c’est l’époque où les villes s’émancipent. Dans la foule des marchands je repère une figure mince, à l’expression anxieuse. Fille ou garçon ? Il me faut un certain temps pour comprendre qu’il s’agit d’un garçon et qu’il s’appelle Yvon. Il se déplace à cheval, parfois il marche à côté de sa monture.
D’autres décors surgissent : Yvon, toujours à cheval, avance dans une allée plantée de grands arbres, puis le long d’une rivière bordée de peupliers. Je pense que c’est la Lys.
Il me dit : « La rivière est calme, mais moi je suis inquiet. » Je lui demande pourquoi, mais on dirait qu’il a peur de me répondre. J’assiste avec lui à une scène de rue : un homme riche, couvert d’un ample vêtement rouge, est molesté par quelqu’un que je n’identifie pas ; il proteste avec véhémence puis se fait refouler. Il me semble que cette scène pose question à Yvon : même les notables risquent de perdre leur honorabilité !
Yvon me confie qu’il se pose d’autres questions à propos de la religion. Il me conseille de regarder l’Agneau Mystique, des frères Van Eyck, tableau dont il a vu la réalisation à Gand. Il n’ose pas en dire plus, car toute critique ou mise en cause de la religion peut être punie de mort. « Ce n’est pas comme à ton époque, constate-t-il, où l’on encourage l’esprit critique ! » Je suis contente de pouvoir situer la vie d’Yvon ; il me dit qu’il comprend cela, que lui aussi aime avoir des jalons. Il ne m’explique pas ce qu’il veut dire.
Commandé par un riche marguillier de l’église Saint-Jean (devenue depuis la cathédrale Saint-Bavon), pour la chapelle privée de sa femme, le polyptyque est commencé par Hubert Van Eyck et achevé par Jan Van Eyck après la mort d’Hubert en 1426. Il est placé le 6 mai 1432 sur l’autel de la chapelle du commanditaire, dans l’église Saint-Jean.

Ces précisions permettent à Alice de situer le personnage d’Yvon dans le temps.
Le père d’Yvon était artisan. « Aurais-tu aimé être artisan, toi aussi ? » « – Non, répond-il, moi je suis écuyer. » C’est un riche client de son père qui l’a remarqué et engagé comme écuyer. Ce métier lui plaît bien.
Alice effectue quelques recherches sur la mentalité du XVe siècle, encore proche du Moyen Age. La peur de la damnation éternelle est bien présente et incite les fidèles – souvent illettrés – à pratiquer le jeûne, la pénitence, à effectuer pèlerinages et processions, à se procurer des reliques de saints et des indulgences. L’Eglise toute-puissante menace du bûcher les sorciers et les hérétiques. Je peux comprendre l’effroi d’Yvon face à cette autorité, encore proche de l’Inquisition.
Le 15 décembre 2020, je retrouve Yvon. L’image d’un bûcher semble hanter son esprit. Mais s’agit-il d’un fantasme lié à l’ambiance de son époque ou d’une réalité qu’il a vécue à la fin de sa vie ?
Je tente de le rassurer, je le félicite d’avoir eu l’audace de questionner la foi religieuse, et je lui demande comment il est mort. J’aperçois des flammes et des lambeaux de peau noircie qui flottent dans l’air. Mais je ne suis absolument pas certaine que c’est Yvon lui-même qui se consume devant moi !
Qu’est devenue notre âme commune après sa mort ? Je ressens chez lui un désir d’art et de beauté, sans doute une continuation de l’œuvre des frères Van Eyck, à laquelle il a assisté. Je vois en effet un tableau dans la pénombre, avec un petit lézard à ses pieds. Il me dit « C’est la Vierge au Lézard », mais j’ai des doutes ! Quand je cherche cette œuvre sur Internet, je ne trouve qu’une gravure d’un certain Giulio Romano (1492-1546), peintre et architecte italien de la Renaissance. Si Yvon a assisté à l’inauguration de L’Agneau Mystique en 1432, il n’y a aucune chance qu’il ait connu La Vierge au Lézard. Voilà encore un télescopage temporel fréquent lors des séances d’autohypnose…
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