La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle sont marqués par le triomphe de la science, qui s’exprime dans la doctrine du scientisme : pour les « savants » du XIXe siècle, la science expérimentale est la seule source fiable de savoir sur le monde, par opposition aux révélations religieuses, aux superstitions, aux traditions et à toute autre forme de savoir ; le scientisme engendre la croyance que la science résoudra tous les problèmes, et culmine en philosophie avec le positivisme d’Auguste Comte, qui rejette toute connaissance non vérifiable par les organes des sens.
Le Lecteur Clairvoyant comprend immédiatement que ce contexte culturel ne peut qu’être hostile à Helena Blavatsky, à ses Maîtres venus d’ailleurs et à ses phénomènes paranormaux. Celle-ci apprécie cependant les avancées de la science qui repositionnent l’être humain dans « une vie longue », bien plus longue que les théories créationnistes ne le laissaient supposer. N’oublions pas que la plupart des érudits du XIXe siècle croyaient encore, selon la Bible, que notre terre n’était âgée que de six mille ans !
Grâce aux progrès de l’édition, les scientifiques de tout bord se font connaître de leurs pairs et se professionnalisent au sein des universités, académies, laboratoires de recherche, sociétés savantes, si bien qu’ Helena a affaire à de véritables institutions scientifiques, fortes de leur savoir tout neuf, et peu disposées à le remettre en question à la lumière d’une soi-disant Sagesse éternelle.
Les sciences de la terre (géologie, physique, chimie) contribuent considérablement à l’étude du passé, et notamment de la Préhistoire, grâce à la méthode de datation des différentes strates géologiques. C’est une fameuse avancée vers la connaissance de la vie longue !
Parallèlement, les naturalistes étudient l’évolution du vivant. La plupart des scientifiques du XIXe siècle sont marqués par l’étude de la Bible qui leur impose non seulement une chronologie étroite, mais aussi une vision étriquée de l’humanité issue du seul couple d’Adam et Eve – couple de race blanche, évidemment. Il existe d’ailleurs en Grande-Bretagne une tradition de « pasteurs-naturalistes », tout entiers dévoués à la mission d’harmoniser la science et la foi. Adam Sedgwick appartient à cette confrérie, et son étudiant Charles Darwin aspire à y entrer jusqu’à ce qu’il devine que la nature, loin d’avoir été créée par Dieu en sept jours, a évolué lentement au cours des millénaires.
Au terme d’un long voyage sur le Beagle, qui le mène en Amérique du Sud, en Australie et en Afrique, Darwin émet l’idée que les individus ayant les traits les plus adaptés à leur environnement vivent assez longtemps pour se reproduire et transmettre ces traits désirables à leur progéniture. Au fil du temps, seuls les traits les plus adaptés de l’espèce ont survécu. L’Origine des espèces paraît en 1859. Le livre connaît un succès immédiat, mais suscite aussi des oppositions : Adam Sedgwick, par exemple, n’acceptera jamais la théorie de l’évolution. En effet, le cadre théorique qui avait prévalu pendant des siècles tombe en poussière, puisque Dieu n’est plus le garant de l’ordre du monde : c’est l’évolution par la sélection naturelle qui explique l’adaptation des végétaux et des animaux à leur environnement.
Entre temps, un autre chercheur aux multiples casquettes, Alfred Wallace (1823-1913), naturaliste, explorateur, géographe, anthropologue, biologiste et illustrateur, conçoit indépendamment la théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Comme Darwin, il a passé plusieurs années au Brésil et dans l’archipel malais à collecter des spécimens dont plusieurs milliers sont des espèces nouvelles pour la science. Il en induit l’idée de la transmutation des espèces et l’explique par la sélection naturelle. En 1858, il écrit un article sur le sujet, qui sera publié conjointement à celui de Charles Darwin la même année.
Qu’est-ce qui distingue leurs visions des choses ? Darwin insiste sur la concurrence entre les individus de la même espèce pour survivre et se reproduire ; Wallace met l’accent sur les pressions environnementales qui poussent les variétés et les espèces à s’adapter aux conditions locales, ce qui explique les différences entre populations animales ou végétales de zones géographiques différentes. Voici leurs portraits :
En 1871, Darwin publie La descendance de l’homme et la sélection en fonction du sexe, ouvrage bien plus sulfureux que L’Origine des espèces, puisqu’il applique la théorie à l’évolution humaine. Darwin présente ainsi son objectif : « Le seul objet de cet ouvrage est de considérer, premièrement, si l’homme, comme toutes les autres espèces, est issu d’une forme préexistante ; deuxièmement, le mode de son développement ; et troisièmement, la valeur des différences entre les races appelées humaines. » Il commence par montrer à quel point l’être humain ressemble aux autres animaux : similitudes anatomiques, embryologie, organes rudimentaires qui ont été probablement utiles dans des formes antérieures ; puis il affirme que les traits de caractère humains sont hérités de la même manière que les caractéristiques physiques ; il montre ensuite que certaines capacités mentales humaines existent aussi chez certains animaux, comme les singes et les chiens, et conclut que les différences entre les deux espèces sont plutôt une question de degrés que de nature.
De telles thèses ne pouvaient que susciter de vives polémiques, dont la question de savoir si les facultés mentales avaient pu passer du singe le plus intelligent à l’homme. L’écart entre les deux semblait trop grand, et même le plus proche collègue de Darwin, Alfred Wallace, pensait que l’esprit humain était trop complexe pour avoir jailli d’un cerveau animal et que la sélection naturelle ne suffisait pas à expliquer l’évolution de capacités telles que l’art, l’humour, la morale ou les mathématiques, car ces capacités ne procurent pas d’avantage dans la lutte pour la survie.
Darwin le matérialiste et Wallace le spiritualiste s’éloignent l’un de l’autre. Darwin est devenu agnostique. Wallace soutient que « quelque chose dans l’univers invisible de l’Esprit » est intervenu au moins trois fois dans l’histoire : lors de la création de la vie à partir de matière inorganique, lors de l’introduction de la conscience chez les animaux supérieurs, et lors de la génération des facultés mentales supérieures de l’humanité. Il croit aussi que la raison d’être de l’univers est le développement de l’esprit humain. Soixante années plus tard, Sri Aurobindo développera les mêmes idées.
Helena Blavatsky, elle, s’oppose aux thèses de Darwin. Dans le tome 4 de La Doctrine Secrète, elle affirme clairement que « l’anatomie comparée de l’homme et de l’anthropoïde ne confirme en aucune façon le darwinisme. » » Elle cite Thomas Henry Huxley dans La place de l’Homme dans la Nature : « Chaque os d’un gorille porte des signes distinctifs qui permettent de le différencier de l’os humain correspondant. » En effet, la similitude des deux espèces est loin d’être parfaite ; de plus, on n’a jamais retrouvé le « chaînon manquant », c’est-à-dire la forme transitionnelle entre le singe et l’être humain. La comparaison des crânes n’est pas convaincante, puisque l’évolution des cerveaux au cours de la vie se fait en sens inverse : le jeune anthropoïde est plus intelligent dans son enfance, puis son cerveau recule et diminue, alors que le jeune humain ne cesse de développer son intellect. Nous verrons plus loin, dans la section Anthropogenèse de La Doctrine Secrète, comment Helena Blavatsky explique l’apparition du mental dans l’être humain.