Le Lecteur Sceptique abonde dans le sens d’Alice en ce qui concerne l’étude scientifique de la mort. Bien sûr, on peut observer/analyser les cadavres et déterminer les critères de la mort physique, mais ce n’est pas de cette mort-là qu’il est question. Nous voulons savoir ce que devient l’âme ou conscience après le dernier soupir.
Comme beaucoup de gens, Alice espère obtenir des réponses convaincantes à partir des expériences de mort imminente (EMI). Je suis au regret de lui affirmer qu’elle fait fausse piste. Notre compatriote Steven Laureys, neurologue et directeur de recherche au FNRS, a consacré des années à l’étude des EMI avec toute son équipe de scientifiques, allant jusqu’à se soumettre lui-même à des expérimentations qui plaçaient son cerveau dans un état intermédiaire entre la vie et la mort. Mais il se refuse à toute conclusion basée sur l’idée d’une conscience extraneuronale ou sur celle d’une survie de l’âme après la mort physique. L’hypothèse d’une conscience cosmique, dans laquelle baignerait l’univers tout entier, ne suscite pas plus son adhésion. Enfin, il fait remarquer que les EMI ne sont jamais des expériences de mort cérébrale, laquelle est irréversible lorsque le cerveau présente des lésions dues à l’absence de circulation sanguine. Pour Laureys, certes les « rescapés de la mort » sont crédibles, ils ont vécu un bouleversement psychique authentique, mais ils ne sont jamais véritablement morts.
Le Lecteur Sceptique estime que les mythes de la descente aux Enfers proviennent d’expériences de mort imminente – bien que le cas du soldat Er laissé pour mort pendant douze jours paraisse extraordinaire. Le parcours de lamas tibétains dans le Bardo Thödol relève de la même expérience.
Que dire des articles relatifs à la Doctrine Secrète et à l’oeuvre philosophique de Sri Aurobindo ? Que la mort soit liée à la vie de la matière ne fait aucun doute. Mais que la mort physique ouvre la porte à un esprit qui se désincarne reste à prouver.
Alice peinait à imaginer la stupeur des premiers humains qui se découvrirent mortels : se virent-ils vieillir et succomber à la maladie ? Ou est-ce à l’occasion d’une éruption volcanique que la plupart d’entre eux périrent dans le feu ? Ou encore assistèrent-ils, horrifiés, à la mort de leurs proches emportés par une tornade ou submergés par une vague gigantesque ? Quelles que furent les circonstances, ils attendirent sans doute que leurs compagnons se relèvent et reprennent le cours de leur vie. Comme rien d’autre ne survenait qu’un silence effroyable, ils durent se rendre à l’évidence : les corps denses qu’ils avaient habités si longtemps (car leur longévité était bien plus importante que la nôtre) soudain leur faisaient défaut et disparaissaient. De cette perte originelle provient sans doute la peur de la mort qui nous sidère depuis des millénaires.
A partir d’une question sans rapport avec ce thème, Alice rencontra sous autohypnose un personnage du XVe siècle continuellement épouvanté par la perspective de sa mort.
Le 14 décembre 2020, Alice demande : qui se posa les questions qui éveillent la conscience ?
Je vois d’abord apparaître une grand-place couverte de gros pavés ronds et encadrée de belles constructions datant du Moyen Age : c’est l’époque où les villes s’émancipent. Dans la foule des marchands je repère une figure mince, à l’expression anxieuse. Fille ou garçon ? Il me faut un certain temps pour comprendre qu’il s’agit d’un garçon et qu’il s’appelle Yvon. Il se déplace à cheval, parfois il marche à côté de sa monture.
D’autres décors surgissent : Yvon, toujours à cheval, avance dans une allée plantée de grands arbres, puis le long d’une rivière bordée de peupliers. Je pense que c’est la Lys.
Il me dit : « La rivière est calme, mais moi je suis inquiet. » Je lui demande pourquoi, mais on dirait qu’il a peur de me répondre. J’assiste avec lui à une scène de rue : un homme riche, couvert d’un ample vêtement rouge, est molesté par quelqu’un que je n’identifie pas ; il proteste avec véhémence puis se fait refouler. Il me semble que cette scène pose question à Yvon : même les notables risquent de perdre leur honorabilité !
Yvon me confie qu’il se pose d’autres questions à propos de la religion. Il me conseille de regarder l’Agneau Mystique, des frères Van Eyck, tableau dont il a vu la réalisation à Gand. Il n’ose pas en dire plus, car toute critique ou mise en cause de la religion peut être punie de mort. « Ce n’est pas comme à ton époque, constate-t-il, où l’on encourage l’esprit critique ! » Je suis contente de pouvoir situer la vie d’Yvon ; il me dit qu’il comprend cela, que lui aussi aime avoir des jalons. Il ne m’explique pas ce qu’il veut dire.
Commandé par un riche marguillier de l’église Saint-Jean (devenue depuis la cathédrale Saint-Bavon), pour la chapelle privée de sa femme, le polyptyque est commencé par Hubert Van Eyck et achevé par Jan Van Eyck après la mort d’Hubert en 1426. Il est placé le 6 mai 1432 sur l’autel de la chapelle du commanditaire, dans l’église Saint-Jean.
Ces précisions permettent à Alice de situer le personnage d’Yvon dans le temps.
Le père d’Yvon était artisan. « Aurais-tu aimé être artisan, toi aussi ? » « – Non, répond-il, moi je suis écuyer. » C’est un riche client de son père qui l’a remarqué et engagé comme écuyer. Ce métier lui plaît bien.
Alice effectue quelques recherches sur la mentalité du XVe siècle, encore proche du Moyen Age. La peur de la damnation éternelle est bien présente et incite les fidèles – souvent illettrés – à pratiquer le jeûne, la pénitence, à effectuer pèlerinages et processions, à se procurer des reliques de saints et des indulgences. L’Eglise toute-puissante menace du bûcher les sorciers et les hérétiques. Je peux comprendre l’effroi d’Yvon face à cette autorité, encore proche de l’Inquisition.
Le 15 décembre 2020, je retrouve Yvon. L’image d’un bûcher semble hanter son esprit. Mais s’agit-il d’un fantasme lié à l’ambiance de son époque ou d’une réalité qu’il a vécue à la fin de sa vie ?
Je tente de le rassurer, je le félicite d’avoir eu l’audace de questionner la foi religieuse, et je lui demande comment il est mort. J’aperçois des flammes et des lambeaux de peau noircie qui flottent dans l’air. Mais je ne suis absolument pas certaine que c’est Yvon lui-même qui se consume devant moi !
Qu’est devenue notre âme commune après sa mort ? Je ressens chez lui un désir d’art et de beauté, sans doute une continuation de l’œuvre des frères Van Eyck, à laquelle il a assisté. Je vois en effet un tableau dans la pénombre, avec un petit lézard à ses pieds. Il me dit « C’est la Vierge au Lézard », mais j’ai des doutes ! Quand je cherche cette œuvre sur Internet, je ne trouve qu’une gravure d’un certain Giulio Romano (1492-1546), peintre et architecte italien de la Renaissance. Si Yvon a assisté à l’inauguration de L’Agneau Mystique en 1432, il n’y a aucune chance qu’il ait connu La Vierge au Lézard. Voilà encore un télescopage temporel fréquent lors des séances d’autohypnose…
Difficile d’étudier la mort scientifiquement ! En effet, la méthode scientifique se définit par l’observation, l’expérimentation à partir d’une hypothèse, et la théorisation qui permet de faire des prévisions – à vérifier ensuite par l’expérimentation et par l’observation.
D’autre part, une hypothèse, pour être scientifiquement admissible, doit être réfutable, c’est-à-dire doit permettre des expérimentations qui la corroborent ou la réfutent. Enfin, une expérimentation scientifique doit être reproductible, ce qui valide ses résultats.
Le Lecteur Rationnel comprend que ces critères s’appliquent difficilement ou pas du tout au passage d’un état de conscience dans un corps vivant à un état de conscience supposé dans un corps mort. On en est réduit à la compilation de témoignages et d’observations.
Néanmoins, les expériences de mort imminente (EMI) suscitent l’intérêt de nombreux scientifiques. Certains ont comparé les EMI à l’itinéraire décrit dans le Bardo Thödol. Les seuls points communs entre les deux sont une sensation de décorporation et l’impression de voir et d’être entouré d’une lumière brillante. Les « rescapés de la mort » font état d’un sentiment de bien-être et de paix qu’on ne mentionne pas dans le Bardo Thödol. Par contre, 8 à 10% mentionnent des images d’un monde infernal et des rencontres avec des monstres. D’après le docteur Jean-Jacques Charbonier, « les gens sont poursuivis par des figures géométriques, par des visages grimaçants, ils sont entourés de feu ». De façon superficielle, on pourrait rapprocher les êtres de lumière des déités paisibles et les démons des déités courroucées, mais nous n’avons aucune certitude qu’il en soit ainsi. La neuropsychologue Charlotte Martial qui a mené des recherches de grande envergure sur ce thème, avertit que les EMI ne prouvent aucunement qu’il y ait une vie après la mort, car les sujets concernés n’ont expérimenté qu’une mort clinique, caractérisée par une activité cérébrale réduite, et non une mort cérébrale – dont ils ne seraient jamais revenus.
D’autres observations font état de « signes » post mortem, notamment dans les perturbations affectant les appareils électriques et électroniques. Alice en avait fait les frais après la disparition d’êtres chers : appels téléphoniques venant de nulle part, arrêt de P.C. et de bornes d’identification électroniques, brouillage d’émissions télévisées, extinction d’un four à micro-ondes… Ces phénomènes étaient signalés en grand nombre sur Internet. Malheureusement, ils n’ont pas fait l’objet d’études scientifiques, et rien ne prouve qu’ils soient provoqués par les âmes des défunts.
Walter Evans-Wentz (1878-1975) est non seulement le co-traducteur du Bardo Thödol, mais aussi un anthropologue et écrivain américain affilié à la Société Théosophique. Diplômé de l’université de Stanford (Californie), il poursuivit ses études sur le folklore et la mythologie à l’université d’Oxford (Angleterre). Inspiré par le poète William Butler Yeats, lui aussi théosophe, Walter passa des années dans les pays celtiques (Irlande, Ecosse, île de Man, Pays de Galles, Cornouailles, Bretagne) afin d’y recueillir les témoignages des anciens qui avaient vu « le petit peuple » des elfes et des gnomes ; il en fit un livre intitulé The fairy-faith in Celtic countries (La foi des fées ou La croyance aux fées dans les pays celtiques), qu’il présenta avec succès aux universités d’Oxford et de Rennes (Bretagne). Il y déclara :
« La plupart des preuves vont dans le même sens et le seul verdict qui semble raisonnable est que la croyance aux fées appartient à une doctrine des âmes, c’est-à-dire que le Pays des Fées est un état ou une condition, un royaume ou un lieu très semblable, sinon identique, à celui dans lequel les hommes civilisés et non civilisés placent les âmes des morts en compagnie d’autres êtres invisibles tels que les dieux, les démons et toutes sortes d’esprits bons et mauvais. Non seulement les voyants celtiques, instruits ou non, conçoivent le Pays des Fées de cette façon, mais ils vont bien plus loin et disent que le Pays des Fées existe en réalité comme un monde invisible dans lequel le monde visible est immergé comme une île dans un océan inexploré, et qu’il est peuplé d’un plus grand nombre d’espèces d’êtres vivants que ce monde, parce qu’il est incomparablement plus vaste et plus varié dans ses possibilités. »
A la lecture des témoignages recueillis auprès de paysans, artisans, matelots, instituteurs, et même pasteurs protestants et prêtres catholiques, Alice se dit que le Pays des Fées, s’il existe, est entaché de superstitions liées aux rencontres de défunts ou fantômes, et aux supputations préscientifiques quant à l’origine des maladies ou des décès. Par exemple, Bridget O’Conner raconte les faits suivants :
« La vieille Peggy Gillin, morte il y a trente ans, qui vivait à un mille de Grange, avait l’habitude de guérir les gens avec une herbe secrète que lui avait montrée son frère, mort d’une attaque de fée. Il fut noyé et emporté par les fées, lors de la grande noyade ici pendant la saison du hareng. Elle tirait elle-même l’herbe et la préparait en y mélangeant de l’eau de source. Peggy pouvait toujours parler avec ses parents et amis décédés, et continuellement avec son frère, et elle disait à tout le monde qu’ils étaient avec les fées. » Les bébés sont souvent les victimes des fées, qui les emportent parfois avec leur mère, ou qui les échangent contre un bébé-fée difforme ou souffreteux (le changeling). Les personnes enlevées par des fées perdent la notion du temps :
« Les gens pouvaient rester vingt ans au pays des fées et cela ne leur semblait pas durer plus d’une nuit. Un marié qui avait été enlevé le jour de son mariage était au pays des fées pendant de nombreuses générations et, en revenant, pensait que c’était le lendemain matin. Il demanda où étaient tous les invités du mariage et ne trouva qu’une vieille femme qui se souvenait du mariage. »
Les fées, les lutins et les elfes, souvent de taille plus petite que les humains, sont appelés « le petit peuple », « les bonnes gens » ou « la noblesse », « les petits gars » sur l’île de Man, « les Tylwyth Tegs » au Pays de Galles : c’est toujours une classe d’êtres respectés, voire craints à cause de leurs pouvoirs :
« On croyait que la petite noblesse vivait sur cette colline (la colline des pierres de Brocket, Cluach-a-brac ), et qu’elle en sortait comme une armée et marchait le long de la route qui menait au rivage. Très peu de personnes pouvaient les voir. On pensait qu’ils ressemblaient à des êtres vivants, mais vêtus différemment. Ils ressemblaient à des soldats, mais on savait qu’ils n’étaient pas des êtres vivants comme nous. »
La plupart du temps, c’est au crépuscule ou au clair de lune que les êtres-fées apparaissent.
Les Irlandais distinguent les fées de l’air, les fées de la forêt, les êtres aquatiques et ceux qui vivent dans les cavernes et les rochers. Ces êtres, identifiés en tant qu’esprits, affectionnent les lieux sacrés des Celtes, comme les cromlechs (menhirs placés en cercle), dolmens, menhirs et tumulus bien préservés. Les fées sont le plus souvent vêtues de robes vertes, mais les lutins portent des habits rouges ou un bonnet rouge. Les êtres supérieurs semblent capables de donner vie à d’autres ; un témoin en a vu qui contiennent en eux des êtres élémentaires, et qui peuvent les exhaler. Ils semblent puiser leur vie dans l’Âme du Monde. Ils ont des corps comme les humains mais peuvent se rendre invisibles. Certains sont plus puissants que d’autres : les villageois les appellent « rois/reines » ou « princes ». Souvent ils font de la musique, une musique si belle que ceux qui l’entendent se mettent à danser.
Parfois, les fées aident les humains dans leur travail, en venant la nuit pour terminer le filage ou les travaux ménagers, pour battre le blé ou ventiler les grains. Elles peuvent transformer l’eau blanche du ruisseau en vin rouge riche et les fils des araignées en un plaid écossais. En général, les fées et les lutins se montrent bienveillants, mais si on se comporte mal à leur égard ils deviennent vindicatifs.
Dans la campagne de Cornouailles, Miss Gay, férue d’histoire locale, explique :
« Les lutins et les fées (appelés piskies) sont de petits êtres à forme humaine qui vivent sur le « plan astral », et qui sont peut-être en voie d’évolution ; et, en tant que tels, je crois que des gens les ont vus. Le « plan astral » ne nous est pas connu actuellement parce que notre faculté psychique de perception s’est estompée par suite de non-utilisation, et cet état a été provoqué par un développement presque exclusif du cerveau physique ; mais il est probable que la faculté psychique se développera à son tour. »
La fée la plus célèbre en Cornouailles est la fée Viviane, dont une ramasseuse de bois mort raconte l’intervention suivante :
« Viviane ! Ah! bénie soit-elle, la bonne Dame ! car elle est aussi bonne que belle… Sans sa protection, mon homme, qui travaille dans les coupes, serait tombé, comme un loup, sous les fusils des gardes. Il voulait fuir : les gardes tirèrent. Une balle l’atteignit à la cuisse : il tomba, et il s’apprêtait à se faire tuer sur place, plutôt que de se rendre, lorsque, entre ses agresseurs et lui, s’interposa subitement une espèce de brouillard très dense qui voila tout, le sol, les arbres, les gardes et le blessé lui-même. Et il entendit une voix sortie du brouillard, une voix légère comme un bruit de feuilles, murmurer à son oreille : Sauve-toi, mon fils : l’esprit de Viviane veillera sur toi jusqu’à ce que tu aies rampé hors de la forêt. »
Chez les Bretons, l’un des peuples celtiques les plus conservateurs, la croyance aux fées est liée à la certitude que les hommes vivent après la mort dans un monde invisible. De même, l’idée que les fées et les lutins incarnent les âmes des défunts est fréquemment exprimée de l’autre côté de la Manche. Les fées bretonnes apparaissent le plus souvent sous les traits de petites vieilles femmes, les Grac’hed Coz, et la fée bretonne Morgane est l’équivalent de la fée Viviane.
Les fées sont cependant moins fréquentes que les Korrigans, lutins de plusieurs espèces : petits hommes vêtus de vert, ils vivent seuls ou en groupe, dans les lacs ou les étangs, et s’amusent à jouer des tours aux voyageurs qui passent à la nuit tombée. Ils peuvent prendre une forme animale (chèvre ou cheval), garder des trésors cachés, provoquer des cauchemars ou aider aux travaux ménagers. Ils dansent en rond sous la lune, près des menhirs et des dolmens. Les trolls et les elfes, eux, appartiennent à la mythologie nordique, mais leur parenté avec les korrigans est assez évidente.
Pour Walter Evans-Wentz, il paraît vraisemblable que les fées soient des corps éthériques empruntés par les âmes des défunts. Dans ce cas, on est en droit de se demander quel est l’intérêt de ces âmes errantes de se mêler des affaires humaines, soit en bien (en faisant le ménage des paysans, par exemple), soit en mal (en enlevant leurs bébés).
Bien d’autres interprétations sont avancées par notre ethnologue, mais Alice ne peut que renvoyer le Lecteur Impatient au 3e tome de son livre Alice ou la vie longue.
Un livre qui fait autorité en la matière parce que probablement le plus ancien, est le Bardo Thödol ou Livre des morts tibétain. Nous devons la première traduction anglaise de 1927 à l’anthropologue américain Walter Evans-Wentz (1878-1965) et au lama tibétain Kazi Dawa Sandup (1868–1923). Walter Evans-Wentz, qui était théosophe, avait déjà beaucoup voyagé, au Mexique, en Europe, au Moyen-Orient, en Egypte, en Inde, lorsqu’il rencontra Kazi Dawa Sandup et lui demanda de lui enseigner le tibétain. A l’époque, le lama était professeur d’anglais dans un collège du Sikkim, province himalayenne au nord de l’Inde ; il avait travaillé avec Alexandra David-Néel et avec l’indianiste John George Woodroffe.
Le Bardo Thödol, « la libération par l’écoute dans les états intermédiaires », est un texte du bouddhisme tibétain qui décrit les états de conscience suivant la mort, jusqu’à la renaissance. Il est lu au mourant par un lama, pendant l’agonie et après la mort, dans le but d’obtenir une meilleure réincarnation, ou peut-être d’échapper à la roue de l’existence karmique ou samsara. L’opinion du lama Kazi Dawa Sandup était que le Bardo Thödol ne pouvait être traduit sans que des commentaires soient donnés sur les parties du texte les plus abstruses et figurées, d’où les soixante-dix-sept pages d’introduction et les nombreuses explications fournies par Evans-Wentz en bas de page.
L’ouvrage, composé par Padmasambhava, le fondateur du bouddhisme tibétain, fut écrit par sa parèdre ou épouse Yeshe Tsogyal au VIIIe siècle. D’après Jacques Bacot, ethnologue spécialiste du Tibet, ce serait l’adaptation tibétaine d’un original indien ou, beaucoup plus vraisemblablement, l’adaptation bouddhique d’une tradition tibétaine antérieure au VIIe siècle, reposant sur un fond d’animisme extrême-oriental. La description, non extérieure, mais interne et vécue de l’agonie est si précise, qu’on pourrait croire cette science eschatologique acquise par des hommes revenus du seuil même de la mort. Walter Evans-Wentz la croit plutôt dictée par de grands maîtres, agonisants attentifs, qui eurent la force d’enseigner à mesure, à leurs disciples, le processus de leur propre fin. Selon le tibétologue Glenn H. Mullin, des expériences de simulation de la mort durant la méditation diurne et durant le sommeil nocturne (le « yoga du rêve ») donneraient la faculté de réussir le yoga pratiqué au moment de la mort. Autrement dit, des yogis qui auraient vécu une simulation de leur propre mort, soit en méditant, soit en rêvant, auraient pu rapporter le processus de la mort décrit dans le Bardo Thödol.
Le voyage dans l’au-delà traverse trois bardos ou états de conscience intermédiaires : le Chikai Bardo, le Bardo de la Dharmata ou expérience de la réalité, le Sidpa Bardo ou Bardo du Devenir.
Tout le long de la récitation, le gourou exhorte l’agonisant au détachement :
« O fils d’une noble lignée, ce qu’on appelle la mort est venu maintenant. Tu quittes ce monde, mais tu n’es pas le seul ; la mort vient pour tous. Ne reste pas attaché à cette vie par sentiment et par faiblesse. » C’est pourquoi on conseille à la famille et aux proches de ne pas pleurer, de ne pas se lamenter, afin de ne pas retenir le défunt sur cette terre.
Essayons de décrire les étapes du passage dans l’autre monde.
Pendant le premier Bardo, qui dure environ trois jours, le mourant voit luire la Claire Lumière – phénomène rapporté également par les sujets qui ont vécu un état de mort imminente. La Claire Lumière, donc, mais une conscience qui n’est pas encore bien nette, car le défunt ne se rend pas compte de son état, et il se demande : « Suis-je mort ou non ? » Il voit ses proches, son entourage, comme il les voyait avant, et il tente de communiquer avec eux (par exemple en provoquant des perturbations dans les appareils électriques, ajoute le Scribe Circonspect). Le gourou lui conseille de ne pas laisser son esprit se distraire, de garder sa conscience bien stable.
Survient alors le deuxième Bardo, appelé le Bardo lumineux de la Dharmata. Le mot sanskrit dharmata signifie la vraie nature de toutes choses, la vérité nue, non conditionnée. Le deuxième Bardo dure 49 jours (nombre symbolique). Au cours des 7 premiers jours, le défunt réalise enfin qu’il est mort, dépouillé de son corps physique, et qu’il se trouve sur le chemin de la renaissance : il est confronté au Bardo de la réalité.
Les jours suivants, il voit apparaître toutes sortes de lumières colorées qui représentent les différents mondes : le monde des dévas (que nous appelons les anges), le monde infernal qui est le monde de la colère, le monde humain, le monde des demi-dieux… A chaque carrefour, le défunt a l’occasion d’atteindre la libération qui lui est offerte, mais aussi la possibilité de rejoindre les autres mondes. Puis il rencontre des déités qui ne sont jamais que des projections de sa propre intelligence. Il aperçoit les esprits avides et les esprits animaux, le Détenteur de la Sagesse, les dieux et déesses des religions antérieures.
Vient alors l’aube des Divinités courroucées, qui ne sont autres que les Divinités paisibles sous un aspect nouveau ; mais s’il ne les reconnaît pas, il passera par des états douloureux. Tous ces sentiments, colère, jalousie, avidité, etc., nous montrent les derniers soubresauts du corps astral ou corps des émotions, dont l’âme va se débarrasser.
A la fin des 49 jours, le défunt entre dans son corps mental et dans le Sidpa Bardo, le Bardo du Devenir. C’est un corps qui peut voler, léviter, traverser les murs, passer d’un continent à un autre, et quelquefois apparaître aux humains sous forme de fantôme.
« Poussé par le vent du Karma », c’est-à-dire par l’énergie qui entraîne chaque âme à se réincarner, le défunt erre dans le Sidpa Bardo pendant une semaine ou plus. Il y rencontre des apparitions terrifiantes, qui ressemblent à celles de l’enfer des chrétiens, mais aussi des amis prêts à le secourir. Alors a lieu le Jugement, comme dans la religion égyptienne et dans la religion chrétienne : on compte les bonnes et les mauvaises actions que le défunt a commises au cours de sa vie terrestre, et qui vont influencer son Karma.
La fin du 3e Bardo débouche sur la renaissance. Si le défunt a réussi à garder une conscience claire, il se réincarne dans la famille et dans les conditions qui lui permettront d’évoluer.
Ce que nous retiendrons du Bardo Thödol, c’est la nécessité de rester conscient pendant tout le parcours et de ne pas succomber au tourbillon des émotions, notamment aux attachements de la vie terrestre : voilà sans doute la meilleure préparation à la mort. Il n’est pas trop tard pour y penser…
Le Scribe Circonspect pense qu’il faut faire abstraction de tout le fatras culturel des déités sanguinaires – comme les chrétiens ont dû rejeter l’imagerie de l’enfer et des diables aux pieds fourchus – pour ne retenir que le parcours possible d’une âme dans l’Au-delà.
Le résumé ci-dessus ne donne qu’une faible idée de la spiritualité qui sous-tend ce texte. Bien sûr, on y voit des invocations, des personnifications du Bouddha, des allusions au saint royaume paradisiaque, etc. Mais le Lecteur Occidental risque d’être dérouté par les divinités courroucées et leur attirail macabre. Or le Bardo Thödol nous offre surtout un panorama des états de conscience qui suivent la séparation de l’âme et du corps, en désignant les obstacles à leur juste perception. Ce sont généralement les illusions liées à notre identification à la personnalité transitoire : corps physique, corps émotionnel, corps mental. Un de ces états de conscience se manifeste peut-être dans nos cauchemars, lesquels puisent leurs images dans l’Inconscient Collectif.
Une autre idée à retirer du Bardo Thödol est la notion du Vide originel, souvent assimilé à la Claire Lumière et considéré comme la seule Réalité, dont la « reconnaissance » ouvre les portes de la Libération ; d’une façon générale, la pleine conscience de ce qui se passe est recommandée au défunt. Enfin, le Bardo Thödol révèle une fine connaissance psychologique de l’humain au seuil de la mort, de sa difficulté à se détacher du monde terrestre, de son épouvante face à ses propres tendances personnifiées. Cette épouvante est censée le remettre sur le juste chemin, soit vers la Libération, soit vers une incarnation adéquate.
Une autre lecture du Bardo Thödol s’inscrit dans le contexte de la tradition tibétaine. D’après le tibétologue Glenn H. Mullin, cette tradition « considère la méditation sur la mort et l’impermanence non seulement comme une technique utile pour maintenir un niveau intense d’attention mentale, mais également comme une méthode permettant d’accéder aux secrets les plus profonds de la vie. Ceci est particulièrement vrai dans l’héritage tantrique bouddhique qui implique la pratique du yoga pour simuler la mort. » En effet, les yogis apprennent à maîtriser les battements de leur cœur, à ralentir leur respiration, à dissocier leur conscience de sa base physique, et finalement à entrer en méditation dans l’état qui suit la mort. Mais bien avant l’introduction du bouddhisme au VIIIe siècle, le Tibet pratiquait la religion bön, qui finit par fusionner avec le bouddhisme dans le courant Nyingmapa. Teinté de chamanisme, le bön comprend des récits et des rituels liés à la mort, aux funérailles, aux offrandes, des règles monastiques, des techniques de méditation et un courant ésotérique. De nos jours, le bön est reconnu comme l’une des cinq religions du Tibet.
La notion de Karma et celle de réincarnation, très présentes dans le texte, proviennent de l’Hindouisme. Le « vent du Karma » exprime bien l’énergie qui pousse chaque âme à choisir les circonstances de la vie suivante. L’idée de jugement des âmes, symbolisée par le comptage des cailloux blancs et des cailloux noirs, existe dans d’autres traditions, notamment l’égyptienne, la chrétienne et la musulmane.
L’ambivalence des divinités rencontrées, les courroucées « n’étant que les divinités paisibles sous un aspect nouveau », et la nécessité de renoncer au couple attraction/répulsion nous font penser à un degré du mental où « l’Un devient Deux », un stade proche de la matérialisation de l’esprit ; les mises en garde du gourou ne sont pas anodines.
La préparation à la mort que suggère le Bardo Thödol peut être comparée à celle des Mystères importés d’Orient dans le monde gréco-romain : les visions terrifiantes ou rassurantes, l’intervention de divinités bienveillantes comme Déméter, les cortèges aux flambeaux symbolisant le maintien de la conscience éveillée, tout le voyage des morts égyptiens, grecs et romains s’apparente de près ou de loin au voyage des morts tibétains.
Pour Glenn H. Mullin, la lecture du Bardo Thödol a été une révélation bouleversante qui a orienté toute sa carrière. Il en fut de même pour son « redécouvreur », Walter Evans-Wentz, qui a pratiqué le yoga et la méditation jusqu’à sa mort en 1965 ; un de ses amis récita le Bardo Thödol lors de ses funérailles et ses cendres furent déposées dans un stupa blanc surplombant l’Himalaya, au nord de l’Inde.
Pour Alice, le Bardo Thödol confirmait clairement l’hypothèse de la vie longue ; il l’encourageait à vivre avec l’idée de la mort et à se préparer mentalement à ce grand passage.
Le mythe de la Descente aux Enfers – monde souterrain qui n’est pas l’enfer chrétien – existe dans de nombreuses traditions : d’abord dans la tradition chamanique, qui fait du chamane le messager entre deux mondes, celui des morts et celui des vivants ; en Mésopotamie, ce sont la déesse Ishtar et le berger Tammuz qui assurent ce lien ; au Japon, ce sont Izanagi et Izanami ; en Egypte, Isis et Osiris ; chez les Celtes, Connle, disparu sur un bateau de cristal avec une femme invisible ; en Inde, Sâvitrî et Satyavan, mais aussi le sage Nâradâ, avatar de Vishnou, messager et compagnon des dieux, inventeur de la vînâ, le premier instrument à cordes : revenant d’une visite aux Enfers, Nâradâ chante aux dieux les plaisirs qu’on y découvre. Ce portrait nous fait penser à Orphée, le divin musicien, lui aussi descendu aux Enfers à la recherche d’Eurydice.
La pensée européenne a pris naissance dans les mythes grecs et romains, puis a grandi à l’ombre de l’Ancien et du Nouveau Testament. C’est dans ce creuset qu’elle a forgé les concepts de mort et d’immortalité. Or le premier écrivain grec, Homère, nous raconte dans L’Odyssée comment Ulysse descend aux Enfers, c’est-à-dire dans les royaumes d’en bas, le séjour des morts, et ce qu’il y voit :
Après avoir adressé mes vœux et mes prières aux morts, je saisis les victimes, je les égorge dans le fossé ; et soudain un sang noir se répand sur les libations. Les âmes des morts s’échappent aussitôt de l’Erèbe [partie ténébreuse des Enfers] et arrivent en foule. Je vois autour de moi des épouses, des jeunes gens, des vieillards accablés de misères, et des vierges déplorant leur fin prématurée ; je vois encore des guerriers qui furent blessés par des lances d’airain, et d’autres qui portent encore leurs armures ensanglantées et qui moururent au milieu des combats : ces mânes [esprits des morts] voltigent en foule aux bords du fossé et poussent de lamentables cris.
Ulysse rencontre Tirésias
La première âme qu’il rencontre est celle de son compagnon Elpénor, qui lui raconte comment il est mort et lui demande d’accomplir pour lui les rites dus aux défunts. Puis Ulysse rencontre l’âme de sa mère Anticlée et celle du devin aveugle Tirésias, mais elles ne veulent pas lui parler avant d’avoir bu le sang noir s’écoulant des victimes sacrificielles. En effet, le sang symbolise l’immortalité. Tirésias lui prodigue de sages conseils :
Noble Ulysse, tu désires retourner heureusement dans ta patrie ; mais un immortel te rendra ce voyage difficile, et je ne pense pas que tu puisses jamais échapper au redoutable Neptune. […] Pourtant tu arriveras dans Ithaque, après avoir souffert bien des maux, si tu peux réprimer tes désirs et ceux de tes compagnons, lorsque, échappé aux fureurs de la mer et dirigeant ton beau navire vers l’île de Trinacrie, tu trouveras les bœufs et les brebis de l’astre du jour, du Soleil qui voit et connaît toutes choses.
Si personne d’entre vous ne touche à ces troupeaux, vous reviendrez tous dans votre patrie et vous reverrez l’île d’Ithaque ; mais, si vous portez sur ces animaux une main sacrilège, je te prédis la perte de ton navire et la mort de tous tes guerriers. Si tu te sauves, ce ne sera que fort tard et après avoir perdu tes fidèles compagnons.
Ces troupeaux du Soleil ressemblent étrangement aux vaches de l’Aurore, qui symbolisent la Connaissance dans les Vedas ; l’interdiction d’y toucher rappelle celle de Dieu à propos de l’Arbre de la Connaissance dans le jardin d’Eden. Les compagnons d’Ulysse braveront cet interdit et ils en mourront. Mais revenons à Ulysse : on voit que la maîtrise des désirs conditionne la fin du voyage. Tirésias prédit l’avenir qui attend Ulysse. Ce dernier apprend que le corps émotionnel ne peut se comporter dans l’au-delà comme dans le monde des vivants quand il s’approche de l’âme de sa mère :
A ces paroles je veux embrasser l’âme de ma mère chérie ; trois fois je m’élance, poussé par le désir, et trois fois elle s’échappe de mes mains comme une ombre légère ou comme un songe.
Et sa mère lui explique :
Telle est la destinée des humains lorsqu’ils sont morts : les nerfs ne lient plus les chairs et les os, car ils sont détruits par la puissante force des flammes aussitôt que la vie abandonne les os éclatants de blancheur, et l’âme légère s’envole comme un songe.
Ulysse rencontre alors les ombres des filles et des épouses de héros illustres et les interroge l’une après l’autre : Tyro, Antiope, Alcmène, Epicaste, Chloris, Léda (mère de Castor et Pollux), Iphimédie, Phèdre, Ariane, etc., lui racontent leur vie, leurs amours et leur fin tragique. Comme l’âme du défunt dans le Bardo, Ulysse « erre toujours sur les mers et souffre mille douleurs », ce qui ne l’empêche pas de s’entretenir avec plusieurs héros décédés, tels Alcinoüs, Agamemnon, Achille, Minos, Orion, etc.
Mais tout à coup la foule des morts se rassembla en poussant des cris bruyants, la peur s’empara de moi, et je craignis que Proserpine ne m’envoyât la tête de l’horrible Gorgone ! — Soudain je retourne à mon vaisseau, j’ordonne à mes compagnons de s’embarquer et de délier les cordages ; mes guerriers m’obéissent et se placent sur les bancs des rameurs. Bientôt le navire est porté par les flots rapides à travers le fleuve Océan ; il est d’abord poussé par les rames, et ensuite un vent favorable le dirige.
Comme dans le Bardo Thödol, c’est la terreur qui pousse Ulysse vers une issue heureuse, en réalité vers le retour à la vie terrestre. Ce qui est intéressant dans L’Odyssée, c’est que le séjour des vivants et le séjour des morts semblent être en continuité l’un de l’autre, et qu’Ulysse n’ait pas besoin de mourir pour passer de l’un à l’autre. En fait, Ulysse n’est pas mort : il ne constate en lui aucun des symptômes de la mort, son souffle ne s’arrête pas, il n’aperçoit pas « la Claire Lumière Fondamentale », il n’entend pas les plaintes des survivants, il n’est pas poussé à se réincarner. En revanche, Ulysse se trouve confronté aux désirs du corps astral : s’approprier des troupeaux de bœufs et de brebis, embrasser sa mère, revenir à Ithaque, son île natale. Mais il doit y résister en maintenant son esprit dans un état de conscience plus élevé, comme le défunt du Bardo Thödol qu’exhorte son guru : « O Fils noble, ne laisse pas ton esprit se distraire, concentre ton esprit sur ton dieu tutélaire ».
La descente d’Ulysse aux Enfers est plutôt de l’ordre des visions, certains diront des hallucinations, que d’une expérience de mort clinique. Le Scribe Subtil ne manque pas de souligner l’influence de la culture et de la religion dans les visions de nos héros : le défunt du Bardo Thödol reconnaît différentes personnifications de Bouddha, le Seigneur de la Mort, il sent le vent du Karma, tandis qu’Ulysse reconnaît les héros et les dieux de la mythologie grecque. De même, Thérèse d’Avila aperçoit lors d’une de ses visions les démons et les supplices de l’enfer chrétien, et dans une autre la Très Sainte Vierge et Saint Joseph…
Nous disposons aussi du récit d’Er le Pamphylien qui, tenu pour mort sur le champ de bataille, revint à la vie le douzième jour. Er avait vécu une expérience de décorporation qui nous est rapportée par Platon dans La République.
Il existe bien d’autres « Descentes aux Enfers », dont celles d’Enée, guidé par la Sibylle, celle d’Orphée à la recherche d’Eurydice, et celle de Jésus, à peine évoquée dans le Credo des chrétiens, mais brillamment mise en scène dans la bande dessinée de Thierry Robin, à partir de l’évangile de Nicodème (éditions du Soleil, 2025).
L’auteur de La Vie Divine ne pouvait manquer d’évoquer la mort, alors qu’il avait si merveilleusement parlé de la vie.
Pourquoi faut-il mourir ?
Selon le Sage indien, le combat pour la maîtrise du corps et de son environnement, ainsi que la croissance du mental rendent plus difficile le maintien de la vie, car ils exigent beaucoup d’énergie. En outre, l’objectif de la vie incarnée – rechercher une expérience infinie – nécessite de remplacer les formes devenues inadéquates. La mort est donc un processus de la vie, un processus nécessaire pour que l’âme puisse changer de forme.
Mais ce changement nécessaire paraît terrible à notre mentalité mortelle : « C’est le sentiment d’être dévoré, brisé, détruit ou expulsé qui constitue l’aiguillon de la mort, et même la croyance en la survie de la personne après la mort ne peut l’abolir entièrement. » Oui, sentiment d’être dévoré, car la vie se nourrit de la vie, et ce qui dévore doit aussi être dévoré.
Dans la société gnostique, que deviendra le corps physique ?
Le Lecteur Attentif se souvient que Sri Aurobindo visait aussi la transformation du corps physique. Ce corps sera lui aussi spiritualisé, il atteindra sa perfection et sa plénitude, comme « le corps de gloire » des grands mystiques. Ce que demande la conscience corporelle, c’est la durée, la santé, la force, la beauté, la libération de la souffrance, le bien-être, toutes choses qui seront établies quand la force gnostique agira dans le corps. Elles ne le sont pas encore parce que la vie physique est soumise à la pression des forces extérieures et aux pulsions du Subconscient ; or celui-ci sortira de l’obscurité et de l’Ignorance pour devenir pleinement conscient, au lieu d’agir sur le corps de façon chaotique et le plus souvent involontaire, comme on l’observe dans les maux psychosomatiques. L’être gnostique adoptera des réactions justes vis-à-vis du corps, un rythme juste dans le mental, le système nerveux et l’organisme.
La douleur et la souffrance perdureront-elles dans le monde supramental ? « Elles ont pour cause l’insuffisance et la faiblesse de la Conscience-Force telle qu’elle est manifestée dans l’être mental, vital et physique », nous répond Sri Aurobindo. La sensibilité de l’être humain a grandi au cours de l’évolution, car il ne perçoit pas assez ou utilise mal l’énergie de la Conscience-Force. Or avec l’ascension spirituelle on voit s’installer « une vaste et tranquille égalité de l’esprit face à tous les chocs et à tous les contacts », ainsi que « le pouvoir de se dissocier mentalement de tout choc et de toute blessure ». Un avant-goût de cette faculté nous est donné par les yogis qui résistent sans broncher au froid glacial et à la douleur. L’être gnostique parviendra même à transformer les vibrations de douleur en vibrations de joie, et finalement à acquérir une parfaite immunité contre toutes les maladies. Il retrouvera le délice originel de l’existence, tant sur le plan mental – car l’Ananda, la Joie, est l’essence même du Brahman – que sur le plan physique, qui s’oriente toujours vers le bien-être.
« Les Auto-générés furent les Chhâyâs, les Ombres tirées des Corps des Fils du Crépuscule. Ni l’eau, ni le feu ne pouvaient les détruire. Leurs fils le furent. »
Les Auto-générés sont les humains de la Première Race ; ce sont des Chhâyâs, des ombres sans consistance.
Les humains de la Première Race ne pouvaient être blessés ou détruits par la mort : ni les déluges ni les incendies n’affectaient leur constitution éthérée. Par contre leurs fils, ceux de la Deuxième Race, pouvaient être détruits par des cataclysmes. C’est ce qui arriva aux monstres semi-humains produits par la Nature livrée à elle-même.
La descente des Monades (Esprits) dans la matière implique donc la destruction et le renouvellement des enveloppes charnelles, que nous appelons la mort. Comment la Nature va-t-elle réagir à cet événement ? Par la sexualité : celle-ci implique un grand brassage des gènes, ce qui aide l’organisme vivant à résister aux parasites, aux prédateurs et aux virus, tandis que des rejetons uniformes comme les Auto-générés (les deux premières Races) deviennent des proies fragiles face aux agressions.
Avant de clore ce chapitre, Alice essaie de ressentir les émotions des humains de la 3e Race-Racine qui, d’hermaphrodites, devinrent des êtres sexués, nos authentiques Adam et Eve. Comment le désir les poussa-t-il à s’accoupler ? Et quelle fut leur détresse quand ils se découvrirent mortels ? La Bible rend compte de cet épisode lorsque le Seigneur Dieu chasse Adam et Eve du paradis terrestre : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front jusqu’à ce que tu retournes à la terre dont tu proviens. Car tu es poussière et tu retourneras en poussière… » Et pour ceux qui n’auraient pas compris, le Seigneur ajoute : « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous par la connaissance du bien et du mal ! Maintenant, ne permettons pas qu’il avance la main, qu’il cueille aussi le fruit de l’arbre de vie, qu’il en mange et vive éternellement ! » (Genèse, 3). Remarquons l’emploi de la première personne du pluriel, qui signe l’intervention des Elohim, mais surtout l’annonce de la rupture de la vie éternelle.
Pourtant, « devenus comme l’un des Elohim », ils n’ont nullement renoncé à la connaissance, ni à la recherche de l’immortalité…