Le 1er décembre 2020,je demande à rencontrer une de mes incarnations précédentes. Sur le chemin du subconscient, un gamin muni d’une lanterne me précède ; je vois flotter dans le vent les pans de sa djellabah.
Nous débouchons sur une terre aride, sablonneuse, entourée de montagnes abruptes. L’image d’un puits s’impose à moi. Au pied de ce puits j’aperçois une femme allongée, prostrée, dans un état de total désespoir. Je me penche alors sur la margelle : le puits est à sec, mais au fond gît un jeune homme, ou plutôt son cadavre. Je comprends qu’il s’agit du fils de cette femme, que j’appellerai Saadia.
Pourquoi a-t-on précipité ce garçon dans le puits ? Je le vois circuler furtivement dans une ville aux murs rouges, la nuit. Ce garçon était un délinquant.
Je reviens à la conscience en fredonnant une musique que j’aime beaucoup, mais que je n’identifie pas tout de suite. Finalement, je me rappelle que c’est Sur un marché persan, d’Albert Ketelbey. Est-ce un indice ? La scène se passe-t-elle en Perse plutôt qu’en Arabie ?
Le lendemain, je tente de trouver une réponse à cette question. Mais d’abord, je veux savoir où est le mari de Saadia. On me dit qu’il est mort au combat. Bon. Et finalement, sommes-nous en Perse ou en Arabie ? Certainement pas en Perse, mais l’allusion au marché persan signifie que Saadia allait vendre en Perse les tapis et les vêtements qu’elle tissait elle-même. Je n’en saurai pas plus ce jour-là.
Je pense à ce poème écrit il y a bien longtemps :
Michaël-comme-Dieu me dit que le destin s’échappe
par les fenêtres qui regardent en arrière
Il me fait visiter la ville rouge des sherpas au pied de la montagne
derrière chaque porte se tient une âme
tantôt ensommeillée dans sa robe de lune
tantôt guettant quelque lueur par tous les interstices
tantôt s’inquiétant du voyage une lampe à la main
tantôt espiègle comme un elfe des liserons dans les cheveux
tantôt effarouchée tapie dans un coin de la chambre
chaque âme attend dans sa maison de terre
que le roi la désigne
J’y trouve des allusions directes aux images de cette régression : la ville rouge des sherpas, une âme ensommeillée dans sa robe de lune, une lampe à la main. La dernière phrase est une métaphore de l’incarnation.
Le 3 décembre en autohypnose,j’éprouve un sentiment de proximité, de chaleur humaine, de sympathie avec cette femme mûre, Saadia. Elle est avant tout une mère : elle m’exprime sa joie quand son fils marchait devant elle comme en dansant, avec les pans de sa djellabah virevoltant autour de lui, et même son petit bonnet rond (kufi) sautant au-dessus de sa tête ; mais quelle douleur aussi de le voir sans vie au fond du puits !
N’avait-elle pas d’autres enfants ? Si, elle avait une fille, que je vois descendre au jardin avec Saadia, sans doute pour cultiver quelques légumes. Mais cette fille s’est mariée, et comme toutes les épouses elle est allée vivre dans la famille de son mari. Et ton propre mari, Saadia ? Elle a à peine eu le temps de le connaître, il était tout le temps parti (je ne sais pas où, mais je me rappelle qu’il est mort au combat). Saadia n’a pas l’air de s’être attachée à lui.
– Mais Saadia, lui dis-je, tu n’étais pas seulement épouse et mère…
– C’est vrai, répond-elle, et en tant que femme je me suis bien défendue. Dans ce pays musulman, j’ai vécu librement, j’ai travaillé, j’ai voyagé avec des hommes…
En effet, Saadia s’est jointe aux caravanes de marchands qui sillonnaient la péninsule arabique et traversaient sans doute la Syrie, l’Iraq et l’Iran à dos de chameau. Elle se mettait sous la protection des vieux pour échapper aux avances des plus jeunes.
Saadia me révèle l’importance des couleurs : la ville rouge, le désert ocre, les tapis qu’elle tisse avec des laines de différentes teintures…
Elle me parle des étapes de sa vie : nomade – sédentaire – nomade. En effet, elle est née sous tente, quasiment entre les pattes d’un chameau ; mariée, elle a habité dans la ville rouge ; veuve et sans enfants, elle a repris la route avec les produits de son artisanat.
Saadia sait que j’ai vécu avec un Arabe, Marwan, dont elle ne se souvient pas dans sa propre vie. Elle me dit de ne pas lui en vouloir s’il s’est montré cruel, elle explique la cruauté des Arabes par le fait qu’ils ont toujours dû affronter un milieu hostile. Par contre, elle a pu compter sur la générosité d’autres femmes qui l’ont aidée à survivre.
Je lui demande si elle croit en l’islam. Elle me répond qu’elle a toujours suivi les rites musulmans, mais sans y croire vraiment ; elle ne voulait pas se montrer différente de sa communauté. Elle me conseille cependant de revoir le tableau Modernité/Tradition pour que je comprenne combien la tradition peut être étouffante.
Nous sympathisons en évoquant l’enfant mort : probablement l’ancienne incarnation de mon petit Dimitri, mort lui aussi de faim et de soif lorsqu’il s’est séparé du placenta. J’ai perdu les eaux sur le seuil de la maison, et comme le fils de Saadia, le bébé s’est trouvé dans un puits sec… Notre conscience commune est convaincue que cet enfant a eu peur de se réincarner, qu’il n’a pas eu le courage d’affronter une nouvelle vie (avec la même âme maternelle !)
Le 4 décembre, je reviens à mon poème, toujours éclairant :
Tant qu’il y aura des arbres Michaël
nous reviendrons sur cette terre
à l’entrée de la ville nous creuserons des puits
nous sèmerons du blé nous planterons des vignes
nous chanterons après la peine pour le plaisir du roi
et quand viendra le temps d’aimer nous prêterons
nos corps d’argile rouge
aux âmes vigilantes.
Le tableau Modernité/Tradition me rappelle que la tradition accorde la primauté au groupe alors que c’est la primauté de l’individu qui caractérise la modernité ; que l’homme traditionnel voit sa destinée et sa fonction fixées d’avance par les valeurs collectives du groupe ; qu’il est reconnu par sa place dans le groupe, en fonction de son statut qui codifie sa conduite, alors que l’homme moderne est reconnu par ses actes, attitudes et valeurs personnelles, et qu’il doit se séparer de la famille à l’âge adulte ; et comme me l’a rappelé Saadia, la société traditionnelle, contrairement à la société moderne, n’aborde pas directement les problèmes, elle ne les verbalise pas, afin de ne pas « perdre la face ».
J’en conclus que Saadia est une femme forte et courageuse, qui a su braver les interdits de la tradition pour se réaliser en tant qu’individu.
Pourquoi ce souvenir lointain dans le chapitre sur la vie ? demande le Lecteur Perplexe. Parce que le « marché persan » contient à la fois des images de vie et des images de mort, images qui se concrétisent dans toute incarnation. En outre, ces morts sont nos enfants, à Saadia et à moi, nos enfants qui ont déposé les armes face à un problème insoluble pour eux. Et nous, les mères, restons désolées et impuissantes face à ce drame : c’est un problème qui se pose à nous d’âge en âge.
La similitude des situations, la musique et la poésie, illustrent bien le mouvement de cette évolution en spirale qui nous emporte dans la nuit des temps. On dirait que l’histoire de Saadia et l’histoire d’Alice se superposent… comme les moments du temps vus par David Bohm dans sa théorie holographique : tout est enregistré dans ce que Bohm appelle « le monde implié », et en principe chaque moment enregistré peut être restitué dans le présent.
Les Stances de Dzyan concernent aussi l’Anthropogenèse, c’est-à-dire l’évolution humaine. Ainsi, selon la Stance 2, au bout de trois cents millions d’années la Terre produisit les premières formes vivantes. Il se passe à nouveau des centaines de millions d’années avant que l’Esprit de la Terre ne réclame la création des premiers humains.
Sans l’appoint des Fils du Ciel ou des Fils de la Sagesse, mais selon la Force d’Evolution, la Terre génère « de son propre sein » des monstres : des hommes-poissons, des hybrides comme les centaures, des taureaux à tête humaine, des hommes ailés, etc. Ces hommes sont dits aquatiques parce qu’issus du Déluge qui aurait suivi le changement d’inclinaison de la Terre. Blavatsky rappelle qu’on a vu « durant les périodes géologiques, à l’époque des reptiles et des mammifères, des lézards ayant des ailes d’oiseaux et des têtes de serpents sur des corps d’animaux », monstres qu’au XXe siècle on appelle « dinosaures ». On situe leur apparition à deux cents trente millions d’années avant notre ère.
Dans les Pouranas hindous, on voit Brahma recommencer plusieurs créations après plusieurs échecs ; il est fait mention de deux grandes créations, le Pâdma (le Lotus) et le Vârâha (le Sanglier). Brahma joue à construire et à détruire, la création est un amusement (Lîlâ). Le Zohar parle de mondes primordiaux qui périrent aussitôt qu’ils furent nés. Le Pymandre, célèbre livre d’occultisme attribué à Hermès Trismégiste (Hermès trois fois grand), y fait aussi allusion, de même que les tables chaldéennes de la Création et la Cosmogonie de Bérose, prêtre chaldéen né pendant le règne d’Alexandre le Grand.
La Nature livrée à elle-même est capable de produire le règne minéral, le règne végétal et les animaux inférieurs, mais échoue à produire des humains « à l’image de Dieu » comme le veut la Bible. Pour cela, elle a besoin de l’intervention de puissances spirituelles indépendantes.
Nouvelles tentatives pour créer l’homme
Ce qui caractérise l’homme et le distingue de l’animal, c’est Manas, le Mental supérieur. Kâma, corps de Désir et Mental inférieur, anime aussi bien l’animal que l’homme. L’homme de la première Race, créé sans mental et sans désir, ne pouvait ni évoluer ni se perpétuer. Les Monades qui s’incarnèrent dans « ces coques vides » restèrent inconscientes. Il nous faut donc admettre une double création de l’homme, l’une issue de la terre, l’autre d’un dieu, ou de plusieurs dieux, appelés Elohim dans la Bible.
Ces Seigneurs semi-divins sont des formes éthérées qui exhalent les premiers humains en les détachant d’elles-mêmes ; la Genèse a transformé ce processus en parlant du « souffle de Dieu ».
Cependant, l’Enseignement Occulte nous apprend que les premiers hommes n’étaient pas « complets » comme ceux de notre époque : il y a eu une évolution spirituelle, une évolution psychique, une évolution intellectuelle (la Triade Atma-Buddhi-Manas) et une évolution animale et physique (le Quaternaire) : la Triade vers une forme plus spirituelle, le Quaternaire vers une forme plus matérielle. Ainsi l’Esprit plonge-t-il de plus en plus profondément dans la chair pour acquérir plus de conscience.
Les premiers hommes sont appelés « les Fils du Yoga »: le Yoga est la pratique de la méditation comme moyen de conduire à la libération spirituelle. Les premiers humains sont donc nés de la méditation abstraite au moyen de laquelle les Dhyanis-Bouddhas (les dieux créateurs, les Elohim) créent leurs fils célestes. Les fils de ceux-ci sont produits par le Soleil – le Père Jaune – et la Lune – la Mère Blanche, ou plus précisément par l’Esprit du Soleil et par l’Esprit de la Lune.
La Doctrine Secrète appelle les deux premières races « les Sans-Os »: ce sont des formes humaines éthérées, « sortes d’ombres ne possédant pas de sens », que nous pouvons imaginer comme des fantômes sans consistance.
La Troisième Race est ovipare
Aux Sans-Os succèdent les Nés-de-l’Oeuf : les corps subtils de la Deuxième Race produisent des « gouttes de sueur » qui contiennent les embryons de la Troisième Race.
Ces embryons sont des hermaphrodites. Ce n’est qu’à la fin de la Troisième Race que les deux sexes se séparent, produisant une nouvelle humanité bisexuée.
L’évolution des modes de reproduction a donc eu lieu dans cet ordre : 1°l’homme est asexué et se reproduit par bourgeonnement ; 2°l’homme est hermaphrodite et ovipare ; 3°l’homme et la femme se reproduisent par l’acte sexuel.
Les textes les plus anciens font-ils état de ces différentes étapes ? Nous avons vu précédemment que le symbole de l’Œuf était abondamment utilisé pour expliquer la naissance de l’humanité. La mythologie grecque met en scène un personnage mi-homme, mi-femme, né de l’union des dieux Hermès et Aphrodite. Platon, dans Le Banquet, cite le discours suivant, attribué à Aristophane :
Notre nature de jadis n’était pas ce qu’elle est maintenant. Elle était androgyne ; la forme et le nom tenaient en même temps du mâle et de la femelle et leur étaient communs… Leurs corps étaient ronds et ils couraient circulairement. Leur force et leur puissance étaient terribles et leur ambition prodigieuse. Aussi Zeus les divisa chacun en deux, les rendant plus faibles ; Apollon, sous sa direction, referma la peau.
Mais chaque morceau, regrettant sa moitié, tentait de s’unir à elle : ils s’enlaçaient en désirant se confondre et mouraient de faim et d’inaction. Zeus décida donc de déplacer les organes sexuels à l’avant du corps. Ainsi, alors que les humains surgissaient auparavant de la terre, un engendrement mutuel fut rendu possible par l’accouplement d’un homme et d’une femme.
Ces corps sphériques courant de façon circulaire, image issue de celle de la goutte qui devient œuf, apparaissent aussi dans une vision d’Ezéchiel, avec « quatre Etres Divins qui ressemblaient à l’homme » et se comportaient comme des roues : « Elles avançaient dans quatre directions et ne se tournaient pas en marchant. Leur circonférence paraissait de grande taille. »
On peut sourire du mythe transmis par Platon ; mais le mythe d’Eve tirée d’une côte d’Adam est-il plus raisonnable ?
David Reigle, le tibétologue américain qui a retrouvé le Livre de Kiu-te et les Stances de Dzyan, a compilé les textes bouddhistes qui corroborent l’histoire de la séparation des sexes. Il cite ce passage du livre Aggañña-sutta du bouddhisme Theravada, qui explique que les humains éthérés sont devenus de plus en plus denses quand ils ont commencé à manger, et que cette nourriture est également devenue de plus en plus dense ; à une étape de ce processus s’est produite la séparation des sexes :
« Ces êtres se sont mis à se nourrir de ce riz, et cela a duré très longtemps. Et comme ils le faisaient, leurs corps devenaient encore plus grossiers, et la différence dans leurs regards devenait encore plus grande. Et les femelles ont développé des organes sexuels, et les mâles ont développé des organes mâles. »
Si l’alimentation terrestre a influé sur la physiologie de nos lointains ancêtres, réciproquement, la biosphère qu’ils contribuaient à développer a remodelé et façonné en profondeur la croûte terrestre, en produisant notamment du calcaire et en altérant la composition chimique des roches.
Les déluges renouvellent l’humanité
La réalité du déluge est décrite dans toutes les traditions. Elle correspondrait à un réchauffement brusque de l’atmosphère terrestre succédant à une période de glaciation. Or les géologues et les météorologues dénombrent plus de vingt périodes glaciaires en alternance avec des périodes de réchauffement. Il est donc presque certain qu’il n’y a pas eu un seul déluge, mais plusieurs déluges. Les causes des périodes glaciaires sont multiples : la composition de l’atmosphère (notamment les concentrations de dioxyde de carbone et de méthane), le changement de l’axe de rotation de la terre, le mouvement des plaques tectoniques, les variations de la production d’énergie du Soleil, la dynamique du système Terre-Lune, l’impact des comètes et le volcanisme. La plus ancienne glaciation connue est celle de Pongola (du nom d’une rivière d’Afrique du Sud), qui remonte à 2,9 milliards d’années.
Le Lecteur Effaré se demande si un premier déluge avait pu effacer la Deuxième Race humaine. La glaciation de Pongola se situe dans l’ère de l’Archéen qui s’étend de trois mille deux cents à deux mille huit cents millions d’années et qui se caractérise par la présence de stromatolithes, structures calcaires construites par des bactéries. Il y avait donc des signes de vie naissante lors de la glaciation de Pongola… Mais rien n’indique que des humains au corps éthéré vivaient à cette époque !
Par contre, nous pouvons situer plus précisément le Déluge dont parle la Bible, récit tiré du récit mésopotamien qui figure dansl’Epopée de Gilgamesh, lui-même adapté du récit sumérien de Nippur (ville de l’Irak actuel, site d’importantes fouilles archéologiques depuis le XIXe siècle). Le Noé akkadien du nom de Ziusudra (ou Xisuthrus) entend une voix qui l’avertit du déluge imminent et lui ordonne de construire un navire gigantesque pour échapper à la destruction. Puis « toutes les tempêtes, d’une violence inouïe, firent rage en même temps. Au même instant, le Déluge envahit les centres du culte. » Réfugié dans son bateau, Ziusudra attend sept jours et sept nuits (quarante pour le Noé biblique) que les éléments s’apaisent. Le Noé suivant, Um-Napishtim, que nous connaissons par l’Epopée de Gilgamesh, sauve avec lui un couple de chaque espèce animale ; à la fin de l’inondation, il se désole de voir le genre humain anéanti par les flots :
Je regardais le ciel, le silence régnait,
Je vis les hommes redevenus argile,
Les eaux étales formaient un toit.
J’ouvris une petite fenêtre
La lumière tomba sur mon visage
Je m’agenouillai et me mis à pleurer
Les larmes coulaient le long de mon visage.
Cette tristesse d’Um-Napishtim ne s’exprime nullement chez le Noé biblique, qui se contente de suivre les instructions de Yahvé. Mais tous deux adoptent un comportement prudent avant de sortir de l’arche : ils lâchent un corbeau et une colombe (Um-Napishtim leur adjoint une hirondelle) qui partent en reconnaissance. Revenus à la terre ferme, Noé comme Um-Napishtim s’empressent d’offrir des sacrifices aux dieux (à Yahvé en ce qui concerne Noé). Après quoi, ils repeupleront la terre.
Bien d’autres traditions transmettent à peu près la même histoire : le Vidêvdât (Vendidad) extrait de l’Avesta iranien, met en scène Yima, l’homme primordial sauvé des eaux avec les semences de toutes les créatures. Les Métamorphoses d’Ovide relatent le sauvetage de Deucalion et Pyrrha, transportés dans un coffre en bois au sommet du mont Parnasse et jetant derrière eux des pierres qui deviendront de nouveaux humains. Le Catapatha Brâhmana indien nous montre le sage Manou embarquant avec lui sept Sages, des animaux et des semences. Le Popol Vuh, texte sacré de la culture Maya, parle d’un déluge qui anéantit la deuxième race humaine. La mythologie amérindienne a aussi son héros, Lone Man, rescapé du déluge dans son grand canoë. Il existe aussi un déluge scandinave et un lituanien, mais un déluge chinois n’est pas clairement établi, même si le Huainanzi, issu du Livre des Vastes Lumières, témoigne de catastrophes naturelles proches des récits du déluge ; l’humanité, aidée par la déesse Nüwa, en sortira victorieuse. D’autres récits d’Extrême-Orient évoquent une inondation légendaire.
Deucalion et Pyrrha
Nous savons qu’il y eut plusieurs déluges, un à la fin de chaque Race-Racine; Celui qui hante nos imaginaires est le déluge qui engloutit la Quatrième Race-Racine vivant sur l’Atlantide. Un nouveau cataclysme emportera-t-il notre Cinquième Race, née en Asie Centrale il y a plusieurs milliers d’années ?
Le Lecteur Intrigué pourra en apprendre davantage dans le second tome d’Alice ou la vie longue, consacré à l’Anthropogenèse.
Les biologistes disent qu’un être vivant est d’abord « un corps qui forme lui-même sa propre substance » à partir de celle qu’il puise dans le milieu. Ce processus d’assimilation suscite le fonctionnement d’autres processus : la régénération et le renouvellement des tissus de l’organisme, la reproduction et l’évolution au cours du temps, ce qui implique des phénomènes comme le métabolisme ou la réactivité aux stimuli.
Dès lors, on a l’impression que la vie est l’apanage du végétal, de l’animal et de l’humain. Qu’en est-il du minéral ? Il semblerait que la vie n’agit pas dans l’atome purement physique, dans le métal, la pierre ou le gaz. Sri Aurobindo se réfère alors aux découvertes « d’un grand physicien indien » en qui le Scribe Avisé croit reconnaître Jagadish Chandra Bose (1858-1937), physicien et botaniste, pionnier de la radio : en 1902, il suggère que les réponses physiologiques observées dans le vivant sont parallèles à certaines réponses électrochimiques observées dans le non-vivant. Ce scientifique affirme trouver la même preuve de vitalité – réponse à un stimulus – dans les métaux que dans les plantes. Cette vitalité rudimentaire des métaux n’est évidemment pas organisée de la même façon que dans les végétaux, mais elle démontre qu’il n’y a pas de ligne de démarcation rigide entre la terre et le métal qui s’y est formé, ni entre le métal et la plante. Jagadish Chandra Bose a étudié le mouvement des tournesols vers le soleil ainsi que ceux de deux plantes sensitives, Mimosa pudica, qui replie rapidement ses feuilles en cas de contact physique, et le sainfoin oscillant « qui fait danser ses feuilles comme des serpents », sensible à la lumière solaire mais aussi à certaines ondes sonores.
Une vie subconsciente existe probablement dans le métal, même si on n’y décèle aucune agitation en surface. Dans le minéral comme dans le végétal, la Force consciente se manifestant dans l’Univers n’a pas encore émergé complètement du sommeil de la Matière, conclut Sri Aurobindo.
Sri Aurobindo pense que la Vie est un principe divin qui s’exprime, un pouvoir de la Joie de l’être éternel qui s’est projeté dans l’Espace et le Temps, dans un perpétuel jaillissement de milliards de formes de vie qui peuplent les innombrables mondes de l’Univers. La Vie dans la Matière est une forme de l’unique Energie cosmique, un mouvement de cette Energie positive ou négative, un jeu constant de la Force qui construit les formes, les dynamise, les maintient puis les désintègre et renouvelle leur substance. L’opposition naturelle entre la mort et la vie est une erreur de notre mentalité, car la mort est un processus de la vie, qui doit changer et varier son expérience dans les formes. Mais l’énergie psychique contenue dans les formes n’est pas détruite quand celles-ci se désintègrent : tout se renouvelle, rien ne périt.
Rappelons-nous, dit Sri Aurobindo, que la réponse physique au stimulus n’est qu’un signe extérieur de vie, comme le sont en nous la respiration et la locomotion. A l’intérieur, la réception et la réponse vibratoire ainsi que la volonté de croître sont les indices d’une organisation submentale, vitale-physique de la Conscience-Force cachée dans la forme végétale ; cette réponse est comparable à notre mentalité subconsciente.
Finalement, quelle différence y a-t-il entre la vie végétale et la vie humaine ? Bien sûr, nous jouissons du pouvoir de locomotion, pas la plante ; nous communiquons par le langage verbal, pas la plante ; nous prenons conscience de nos sensations, nous les mentalisons, alors que la plante se limite à des sensations subconscientes, parfois exprimées par des mouvements d’approche ou de retrait. Nous éprouvons aussi des sensations subconscientes, mais nous disposons d’un mental capable de les amener à la conscience.
Cette vie subconsciente existe probablement dans le métal, même si on n’y décèle aucune agitation en surface. Dans le minéral comme dans le végétal, la Force consciente se manifestant dans l’Univers n’a pas encore émergé complètement du sommeil de la Matière, conclut Sri Aurobindo.
Il semble que les échanges entre deux formes d’énergie, celle de la Conscience et celle de la Matière, produisent les phénomènes caractéristiques de la Vie.
Il reste à répondre au « pourquoi » de la manifestation : pourquoi l’univers « encore caché dans la Pensée Divine » va-t-il subitement se déployer et devenir perceptible ? Sri Aurobindo n’envisage qu’une seule réponse : la Joie, cet ânanda qui caractérise l’Etre Suprême. Mais aux yeux des humains, la Joie est d’abord un problème : comment peut-elle coexister avec la souffrance et le mal ? Elle est aussi la solution : derrière les variations du plaisir, de la douleur et de l’indifférence se tient cette Joie inaltérable qui détermine à vivre notre Moi plus profond.
Sri Aurobindo fait remarquer que dans l’existence la somme de plaisir dépasse de loin la somme de douleur ; mais nous n’en sommes pas conscients parce que le plaisir est un état naturel, normal : regardons les enfants, le rire aux lèvres et la joie dans les yeux. Par conséquent, une petite douleur (difficulté, misère, maladie…) nous paraît scandaleuse. Sans cette satisfaction d’exister, qui s’exprime par le puissant instinct de vie, nous ne vivrions plus.
La 3e Stance évoque l’apparition de la vie dans la matière.
Sloka 1
« La dernière Vibration de la Septième Eternité tressaille à travers l’Infini. La Mère se gonfle, elle croît de dedans en dehors, comme le Bouton du Lotus. »
« La Septième Eternité » nous rappelle la Stance I : la dernière des sept périodes d’un Pralaya. Sommes-nous déjà dans le Temps terrestre que l’on peut découper en périodes ? Ou sommes-nous toujours dans la Durée sans bornes ? Quoiqu’il en soit, nous observons « la dernière Vibration » de cette Eternité, une Vibration qui tressaille à travers l’Infini. Tous ces termes contradictoires nous font penser que, tout en voguant sur la Durée Infinie, nous entrons dans le Temps fini, avec des changements perceptibles tels qu’une vibration ou une expansion de la Mère, « de dedans en dehors ».
La métaphore du Lotus nous ramène à la Stance II, sloka 3 : la Mâtripadma se gonfle à présent selon un « modèle », un prototype présent depuis toujours dans la Lumière astrale. Si elle croît « de dedans en dehors », c’est que le prototype idéal traverse, sur une échelle descendante, tous les plans qui aboutissent finalement à la matérialisation.
Sloka 2
« La Vibration se propage soudain, touchant de son Aile rapide tout l’Univers et le Germe qui réside dans les Ténèbres, les Ténèbres qui soufflent sur les Eaux sommeillantes de la Vie. »
Les Ténèbres qui se meuvent sur les eaux ne sont pas sans rappeler le début de la Genèse : « Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. » Ces eaux sommeillantes sont la Matière primordiale contenant l’Esprit latent. Dans toutes les cosmogonies, nous dit Helena Blavatsky, l’Eau joue le même rôle, base et source de l’existence matérielle.
Mais d’où vient la Vibration qui se propage soudain ? Une vibration est un mouvement rapide des particules, une sorte de tremblement, une succession d’oscillations dans un fluide. Celle des slokas 1 et 2 provient de la Pensée divine en mouvement. Elle n’était prévue par aucun Dieu, nous dit Blavatsky, mais elle surgit comme résultat d’une Loi éternelle et immuable, qui règle les grandes périodes d’Activité et de Repos appelées les Jours et les Nuits de Brahma.
Sloka 3
« Les Ténèbres rayonnent la Lumière, et la Lumière laisse tomber un Rayon solitaire dans les Eaux, dans l’Abîme-Mère. Le Rayon traverse rapidement l’Œuf-Vierge ; il fait frissonner l’Œuf éternel, qui laisse tomber le Germe non éternel qui se condense en l’Œuf du Monde. »
Ce Rayon solitaire tombant dans l’Abîme-Mère peut être compris comme la Pensée divine imprégnant le Chaos. Il traverse l’Œuf Vierge, c’est-à-dire le pouvoir de se développer par la fécondation, et ce pouvoir est éternel.
Mais voici qu’une fois de plus nous passons de l’éternité à la périodicité, quand tombe « le Germe non éternel », le Germe périodique. « L’Œuf du Monde » qui en résulte contient la promesse et la puissance de tout l’Univers, mais c’est un Univers périodique, qui aura un début, un déploiement et une fin.
« L’Œuf du Monde » est peut-être un des symboles le plus universellement adopté, ajoute Blavatsky, et il est souvent associé au symbole du serpent qui se mord la queue, emblème de la régénération aussi bien que de la sagesse – symboles que nous avons déjà rencontrés dans les tout premiers articles, les mythes de la création.